Essayerai…

… de racon­ter par après le tra­vail de ter­rain de ces jours. Léthargie pro­fonde des gens ren­con­trés — cer­tains cepen­dant accla­ment, frap­pent dans leurs mains, remer­cient, témoignent; rien de tel pour se sen­tir redou­bler d’én­ergie (cette femme avec deux goss­es et une pous­sette, hier, dans le Valais, émue: “enfin quelqu’un se réveille!”). Pour le reste, dévir­il­i­sa­tion max­i­mum. Femmes qui glis­sent telles des anguilles, hommes qui ont le tal­ent d’une secré­taire… Société suisse inféodée à l’ar­gent et sec­ouée comme un jeu de pêche mirac­uleuse: hom­mass­es et fiotes, noirs, blancs, Roms, corvéables frontal­iers et métèques plané­taires, fils de- et fils pas de‑, faux gauchistes et intel­lectuels sur­faux, dia­ble de bouil­lie! Extra­or­di­naire invertébra­tion. Par moments, je suis physique­ment dégoûté. A l’acmé de la cat­a­stro­phe, Lau­sanne et Vaud. Rien à sauver.

Iso-2021

 Anci­enne ou nou­velle nor­mal­ité, je suis de moins en moins normal.

1932

La sit­u­a­tion est grave. Je sus­pends pour quelques temps la prise de notes. Passe à l’action. 

Jura

Pour les vacances des enfants, je loue un apparte­ment à Courcelon devant Delé­mont, vil­lage aux éta­bles pleines de vach­es. Réveil à midi, prom­e­nade dans les prés, recettes de cui­sine: soupe bâloise à la farine, papet de poireaux, chou­croute, cur­ry malais… Après trois jours, Aplo et luv n’ont plus faim. Ils craig­nent de grossir. Je con­tin­ue de cuisin­er. Nous buvons au soleil, sur la ter­rasse. Aplo fait de la trot­tinette au skate-park, nous regar­dons Nat­ur­al Born Killers. Le jeu­di, descente à Soleure. C’est car­na­va. Les petits sont déguisés, les par­ents de même. La veille du retour à Genève, le paysan n’a tou­jours pas quit­té son masque: j’ig­nore à quoi il ressem­ble. Lorsque je lui demande de bien vouloir me don­ner un fond de kirsch pour la fon­due (je viens de lui vers­er Fr. 750.- ), il me répond: “j’ai une bouteille, mai elle est fermée”.

Mise au point

Face à un dilemme depuis dix jours: com­ment rap­portez ici ce qui relève de la police et de la jus­tice? S’ag­it-il d’un avant-goût de la sit­u­a­tion que nous con­naîtrons lorsque la fausse crise san­i­taire aura accouché d’une véri­ta­ble dic­tature? En atten­dant que je résolve le dilemme de la pub­li­ca­tion sur réseau ouvert de pro­pos privés, motif de ce Jour­nal, ma posi­tion est claire: il faut trich­er en tout, pro­test­er sans cesse, se com­porter libre­ment et hon­nir les pouvoirs.

J.-C.

Si comme lui, per­son­ne n’est revenu, c’est parce que c’est beau­coup mieux de l’autre côté.

Rencontre et absence

Grand loisir à faire ce que l’on veut, tout le temps. Ce à quoi je m’adonne de longue date. Et depuis dix semaines, à la per­fec­tion. Mais cela dis­sout qua­si tout espoir de société. La ren­voie dans son temps et dans son espace, aujour­d’hui ceux des villes, car je n’in­tè­gre pas — pas encore — le monde virtuel dans les pos­si­bil­ités de la ren­con­tre vraie. Pos­si­bil­ités qui doivent d’ailleurs être repoussées autant qu’il se peut. Le jour où elles advien­dront, villes et cam­pagnes, hommes et femmes, iden­tités et con­tre-iden­tités auront été abolies. Nous com­mu­ni­querons enfin dans l’ab­solu, qui est un néant. 

Bunker

Met­tre fin au mono­pole de la cri­tique quand il y a mono­pole de la cri­tique, tâche improb­a­ble. Dont toute notre his­toire a fait l’his­toire. L’in­ter­net offre encore des posi­tions de guéril­la. Insuff­isantes, néces­saires. Ce qu’a com­pris, bien com­pris le mono­pole. Qui plus que jamais ces jours pri­va­tise et intè­gre. Honte aux offi­ciants du monopole!

Fabrique du silence

Pour une inter­dic­tion uni­verselle des com­péti­tions sportives à voca­tion commerciale.

Dimanche

Pluie froide sur Agrabuey. Avec la venue de l’après-midi la lumière baisse, je me me force à sor­tir. J’empoigne le bâton, passe les tas de vieille neige, arpente le sen­tier de la riv­ière. Plus loin, je renoue avec la route du val d’Ar­naz. Les paysans de la ferme Gon­za­lez remuent du tra­vail: le cadet porte le fumi­er, son aîné gronde les chiens de chas­se, un troisième cure les cornes des mou­tons, ou des bre­bis — je ne suis pas expert. Mes cor­rec­tions aban­don­nées, je ne fais qu’y penser. Par­cou­ru le pre­mier kilo­mètre, je songe déjà à ren­tr­er. D’ailleurs j’ai la tête mouil­lée. Regag­nant le vil­lage par le côté Sud, je trou­ve Juan Ramon, le pro­fesseur. Il étend de gros slips de coton sur le bal­con. “Je sais, dit-il, ça sèche pas. J’ai tout ce qu’il faut dedans. Mais l’air, l’air!”. Au bout du rac­cour­ci, je croise dans notre rue deux ran­don­neurs en habits tech­niques. Et mon voisin, le natif, l’au­then­tique, le patri­arche d’A­grabuey. Aux jeunes ran­don­neurs, il indique la voie à suiv­re pour franchir la mon­tagne et rejoin­dre l’autre val­lée. Prob­a­ble­ment a‑t-il ren­seigné tant de fois qu’il bâcle. J’ac­com­pa­gne le cou­ple tech­nique, mon­tre le sen­tier entre les pins, par­le de la cou­ver­ture de neige, donne des détails. Nous évo­quons la Suisse. Ils ont vu le jet d’eau de Genève, Berne et Cha­monix. Trop longue cette con­ver­sa­tion, elle m’au­ra fait pren­dre froid. A peine refer­mée la porte de la mai­son, je le sens: j’ai un début de refroidisse­ment. J’avale une cap­sule croate, me fric­tionne au baume thaï, ouvre une bouteille de rouge et reprend les cor­rec­tions du roman d’an­tic­i­pa­tion. Six heures plus tard, fin de l’ef­fort, j’é­coute Hunt The Din­au­sor et Wolf Down. Je suis bien con­tent. De mon manuscrit.