… de raconter par après le travail de terrain de ces jours. Léthargie profonde des gens rencontrés — certains cependant acclament, frappent dans leurs mains, remercient, témoignent; rien de tel pour se sentir redoubler d’énergie (cette femme avec deux gosses et une poussette, hier, dans le Valais, émue: “enfin quelqu’un se réveille!”). Pour le reste, dévirilisation maximum. Femmes qui glissent telles des anguilles, hommes qui ont le talent d’une secrétaire… Société suisse inféodée à l’argent et secouée comme un jeu de pêche miraculeuse: hommasses et fiotes, noirs, blancs, Roms, corvéables frontaliers et métèques planétaires, fils de- et fils pas de‑, faux gauchistes et intellectuels surfaux, diable de bouillie! Extraordinaire invertébration. Par moments, je suis physiquement dégoûté. A l’acmé de la catastrophe, Lausanne et Vaud. Rien à sauver.
Jura
Pour les vacances des enfants, je loue un appartement à Courcelon devant Delémont, village aux étables pleines de vaches. Réveil à midi, promenade dans les prés, recettes de cuisine: soupe bâloise à la farine, papet de poireaux, choucroute, curry malais… Après trois jours, Aplo et luv n’ont plus faim. Ils craignent de grossir. Je continue de cuisiner. Nous buvons au soleil, sur la terrasse. Aplo fait de la trottinette au skate-park, nous regardons Natural Born Killers. Le jeudi, descente à Soleure. C’est carnava. Les petits sont déguisés, les parents de même. La veille du retour à Genève, le paysan n’a toujours pas quitté son masque: j’ignore à quoi il ressemble. Lorsque je lui demande de bien vouloir me donner un fond de kirsch pour la fondue (je viens de lui verser Fr. 750.- ), il me répond: “j’ai une bouteille, mai elle est fermée”.
Mise au point
Face à un dilemme depuis dix jours: comment rapportez ici ce qui relève de la police et de la justice? S’agit-il d’un avant-goût de la situation que nous connaîtrons lorsque la fausse crise sanitaire aura accouché d’une véritable dictature? En attendant que je résolve le dilemme de la publication sur réseau ouvert de propos privés, motif de ce Journal, ma position est claire: il faut tricher en tout, protester sans cesse, se comporter librement et honnir les pouvoirs.
Rencontre et absence
Grand loisir à faire ce que l’on veut, tout le temps. Ce à quoi je m’adonne de longue date. Et depuis dix semaines, à la perfection. Mais cela dissout quasi tout espoir de société. La renvoie dans son temps et dans son espace, aujourd’hui ceux des villes, car je n’intègre pas — pas encore — le monde virtuel dans les possibilités de la rencontre vraie. Possibilités qui doivent d’ailleurs être repoussées autant qu’il se peut. Le jour où elles adviendront, villes et campagnes, hommes et femmes, identités et contre-identités auront été abolies. Nous communiquerons enfin dans l’absolu, qui est un néant.
Bunker
Mettre fin au monopole de la critique quand il y a monopole de la critique, tâche improbable. Dont toute notre histoire a fait l’histoire. L’internet offre encore des positions de guérilla. Insuffisantes, nécessaires. Ce qu’a compris, bien compris le monopole. Qui plus que jamais ces jours privatise et intègre. Honte aux officiants du monopole!
Dimanche
Pluie froide sur Agrabuey. Avec la venue de l’après-midi la lumière baisse, je me me force à sortir. J’empoigne le bâton, passe les tas de vieille neige, arpente le sentier de la rivière. Plus loin, je renoue avec la route du val d’Arnaz. Les paysans de la ferme Gonzalez remuent du travail: le cadet porte le fumier, son aîné gronde les chiens de chasse, un troisième cure les cornes des moutons, ou des brebis — je ne suis pas expert. Mes corrections abandonnées, je ne fais qu’y penser. Parcouru le premier kilomètre, je songe déjà à rentrer. D’ailleurs j’ai la tête mouillée. Regagnant le village par le côté Sud, je trouve Juan Ramon, le professeur. Il étend de gros slips de coton sur le balcon. “Je sais, dit-il, ça sèche pas. J’ai tout ce qu’il faut dedans. Mais l’air, l’air!”. Au bout du raccourci, je croise dans notre rue deux randonneurs en habits techniques. Et mon voisin, le natif, l’authentique, le patriarche d’Agrabuey. Aux jeunes randonneurs, il indique la voie à suivre pour franchir la montagne et rejoindre l’autre vallée. Probablement a‑t-il renseigné tant de fois qu’il bâcle. J’accompagne le couple technique, montre le sentier entre les pins, parle de la couverture de neige, donne des détails. Nous évoquons la Suisse. Ils ont vu le jet d’eau de Genève, Berne et Chamonix. Trop longue cette conversation, elle m’aura fait prendre froid. A peine refermée la porte de la maison, je le sens: j’ai un début de refroidissement. J’avale une capsule croate, me frictionne au baume thaï, ouvre une bouteille de rouge et reprend les corrections du roman d’anticipation. Six heures plus tard, fin de l’effort, j’écoute Hunt The Dinausor et Wolf Down. Je suis bien content. De mon manuscrit.