Seul comme jamais. L’habitude fait l’homme. La société s’éloigne puis la planète. En cillant l’on aperçoit quelques mains se tendre qu’emporte la distance. Place au silence peuplé d’oiseaux, place aux matières verticales. Etablir un parcours. De l’aube à la nuit, à petit rythme, dans le plaisir des opérations choisies, cuisiner, courir ou rouler, lire, annoter, boire, sommeiller et dormir. Au loin (tout est lointain), les nouvelles se révulsent sur l’horizon telles des nuées. Afin de pourvoi, je bâtis des forteresses tranquilles; ici dans l’Espagne déserte plus aisées à édifier que dans les pays de saturation et d’amoncellement, il suffit de prendre pour souvenir et point d’ancre un hameau abandonné au moyen-âge que je connais d’ailleurs visuellement (il y en a des centaines) et de l’élever en imagination. Promesse qui obscurcit le désastre.
An 2 (Fin)
La grande peur devant la liberté! La fuite dans le contrôle! D’où le blanc-seing donné à des malveillants, hommes et femmes de la politique, de l’industrie et de la finance. Ceux-là divisés et triplement: ne veulent pas faire société, se revendiquent de la minorité compétente, méprisent tout ce qui n’est pas eux-mêmes. Ultima ratio: déclarer une guerre sans merci à l’autre, quel que soit son rang, son caractère, son origine — l’autre en général. Ectoplasmes que nos cons portant le titre de citoyens écoutent et vénèrent! Ces cons auront contribué à faire dérailler nos sociétés en adhérant depuis vingt mois aux prêches des encenseurs ! Qu’ils profitent donc des derniers mois de leur dernières vacances! Avec l’automne viendra la domestication numérique et la mise en batterie!
Mesure 2
A l’écran, la météo annonce : “dans 9 minutes pluie”. Je sors sur le pas de porte, les minutes passent, le ciel se couvre. J’attends, le ciel se découvre. Après le repas, je fais la sieste, me relève, m’habille. Il est dix-huit heures lorsque j’atteins le village de Canfranc au pied des Pyrénées aragonaises. Le temps de sortir le vélo du coffre, les premières gouttes tombent sur le bitume chaud. Je démarre contre la pente persuadé que l’orage va se dissoudre. A mi-hauteur, vers Riosetas, un berger se dresse sur la butte. “Change de direction si tu veux avoir l’orage derrière toi!”. Entre l’effort et le patois, je ne comprends pas. Arrivé à la douane haute, volets clos et libre passage (ce qu’il s’agissait de vérifier notre maire ayant été refoulé ces derniers jours). Grand plateau, petit braquet, je plonge vers la vallée de Bedous. Au premier virage, la pluie durcit. Un virage de plus, le vent fouette, les grêlons rebondissent, du cailloutis s’abat sur la chaussée. Je glisse à petite allure dans quelques centimètres d’eau vive. Quand je trouve le fond de la vallée, je tourne le vélo et remonte. Le soleil reparaît, le brouillard s’envole, la montagne ruisselle. Le silence est de retour. La tête baissée, les moutons recommencent à paître. Encore sept kilomètres de pente, puis de grands lacets jusqu’à Canfranc. Au village d’Agrabuey, le voisin me dit: “de la pluie! Ils en ont de la chance les Français!”.