Arrivé à Rincón de la Victoria en soirée. Splendide chambre blanche ouverte sur la mer. Fin de journée douce, torse nu. Soleil ras et rouge. Mon Chinois habituel me tient la Skol au frais. Il suffit de traverser depuis l’hôtel. Je ravitaille avec le sac à dos, avale la bière sur la terrasse. Seul problème, le dentiste de la rue Visegrad qui a blanchi mes dents au laser a interdit pendant une semaine la consommation d’alcool (ni de manger trop chaud ou trop froid, ni de boire du café). J’achète des pailles, passe la bière directement du verre au gosier. C’est mon anniversaire.
Comme des chiens
La route est contenue entre deux murets de mauvais mortier. Ma belle-mère hongroise commente: “seul accès à l’aéroport. Suffit d’un accident et tout est bloqué. Trente ans que le gouvernement s’engage à l’élargir!”. L’obstacle surmonté, elle gare la Volvo devant le terminal. Halle éclairée dans une nuit sale, marbres silencieux, trafic pauvre. Impression corrigée dès le passage du contrôle des personnes: les voyageurs font la queue au tax-free, jouent une Porsche à la tombola, mangent des hamburgers — il est sept heures le matin. Je profite du temps qu’il me reste pour acheter en ligne un chronomètre de course. L’opération tire en longueur, je suis le dernier à atteindre la porte d’embarquement. A l’entrée du carré des passagers, cinq jeunes. Le premier vise mes documents de voyage. “Et le code?”. ‑Vous l’avez en main! “Pas le test, l’autre code, celui qui vous autorise à entrer en Espagne”. De quoi parle-t-il? Le jeune affiche sur son portable un site internet, fait défiler une série de fenêtres — celles que j’aurais dû remplir. Sur un haussement s’épaules, je reprends mes documents et vais m’asseoir. Affolement des jeunes qui se précipitent, m’entourent, me menacent: si je ne quitte pas immédiatement le parterre des élus, ils appelleront la police. Je les nargue. Le ton monte. Trois cent passagers assistent au spectacle. “Quoi, dis-je, ces gens-là ont donc tous leur code ?”. Les jeunes sont affirmatifs: je suis le seul à ne pas être porteur du Sésame. Problème, l’avion est prêt à l’embarquement. Ce n’est pas mentir: à peine ont-ils dit que les passagers se lèvent et marchent en direction de l’appareil. Donc, je n’ai pas le choix. Je sors mon ordinateur, le pose sur un siège. Le jeune s’emporte : “vous n’avez pas le droit de toucher à ce siège, il appartient à la salle d’attente!”. ‑Enculé va! Il a compris. Donc il appelle la police. Voilà, je vais rater l’avion. Or, ma voiture est garée à Alicante, j’ai 600 km à rouler et une réservation pour une semaine dans un hôtel de Rincón. Je bats en retraite, pose l’ordinateur sur le sol (dans les parties communes, pas de mobilier). Les jeunes font cercle. Six paires de fausses Nike sous mon nez. “Et maintenant, dis-je en me tordant le cou, je fais quoi, je n’y comprend rien à votre truc!” Celui qui aime la police fait : “nous ne sommes pas là pour résoudre les problèmes des passagers. Et mettez votre masque!”. Il s’en va. Ses collègues approuvent. Et suivent. Je ne mets pas le masque. Reste un jeune. Le cinquième. Moins hargneux. Je lui tends l’ordinateur. Il s’en saisit, me dit ce qu’il va faire. D’abord, trouver un réseau. Ensuite, trouver le site du gouvernement espagnol…géré par Google. Le jeune me guide alors comme on fait d’un gosse — je laisse faire. “Là où il est écrit “nom”, vous écrivez nom, me dit-il. Ici, vous mettez l’adresse… celle où vous étiez, en Hongrie… Là, celle où vous vous rendez… En bas, vous écrivez votre domicile… Le code de votre test maintenant…” Au bout de dix minutes, nous y sommes. “Tous les champs sont renseignés” comme on dit dans le jargon techno-punitif. Cependant, les derniers passagers montent dans l’avion. “Et maintenant?”, je demande. Le jeune: “vous devez avoir reçu un code sur votre adresse de messagerie.” Sauf que je n’ai pas donné mon adresse personnelle aux Américains, mais celle du bureau de Fribourg et n’ai pas les codes pour y accéder. Résultat, la vérification est impossible. Le grand projet de renseignement s’effondre. Il faut tout recommencer. A nouveau dix minutes. “Le pilote n’attendra pas plus longtemps”, avertit le jeune qui aime appeler la police . Je tends l’ordinateur. L’autre jeune pianote. Il remplit les cases. Le code arrive par mail. “Maintenant, dit le jeune maître, vous ouvrez le lien qui se trouve dans le mail et vous répondez aux questions qui vous sont posées”. Quoi? “Oui… il faut remplir un second document”. Via l’écran du téléphone, en pressant de l’index des touches de la taille de confetti avec un masque sur la bouche, le nez, les yeux. Enfin j’entre dans l’avion, l’hôtesse verrouille la porte, les passagers me dévisagent. Deux heures cinquante cinq plus tard, même barrage de jeunes à l’aéroport d’Alicante, en fausses baskets, en véritable uniforme, prêts à sauver le monde. Au moyen de pistolets ils scannent le front des voyageurs, au moyen de détecteurs ils flashent les codes-papier. Nous ne sommes pas malades ni sur le point de mourir, nous pouvons entrer en Espagne.
Grippe — 2022
La partie centrale du drame n’est pas jouée. Elle le sera en début d’année. Maintenant que les peuples ont prouvé avec docilité leur volonté de se couper du destin personnel et unique, le projet monstre va entrer dans sa phase coercitive. Les instigateurs, craintifs quoiqu’en en pense devant leur propre monstruosité, vont passer à l’exécution du plan.
Budapest 6
Ma belle-mère aime les bus et les trams. Ils circulent vite et bien, vous déposent ici et là, sont gratuits pour les aînés, avantage dont Monpère profite l’air content. N’en demeure pas moins, quand je dis “jamais je n’ai pris un bus de ville en Suisse!”, Monpère répond: “moi non plus”. Heureux principe que celui de tout faire à pied, car, je le vérifie dans Budapest, comme ma belle-mère m’entraîne en direction des monuments, administrations, supermarchés et restaurant à bords de trams et de bus, rien de plus ankylosant pour qui espère garder les idées claires que ce ballotement pendant de longues minutes de ces corps tièdes et silencieux, et désormais masqués. L’honnêteté oublie à ajouter que pour rejoindre une adresse où se trouve un service réputé meilleur il faut parcourir de grandes distances. Pas un service original, non! Une pâtisserie qui fait de meilleurs gâteaux ou un cordonnier qui répare moins cher. Cette façon d’aller chercher à deux heures de route ce que l’on imaginerait obtenir dans la rue même, je l’ai vécu à Mexico. Alors, nous allions en voiture (le métro n’était pas encore développé) et le plus souvent en convoi. Rapidement me venait l’envie d’abandonner. Quel plaisir à manger un gâteau qu’il faut aller acheter à 40 kilomètres?
Budapest 5
Innombrables Vietnamiens et Chinois, certains installés de longue date dans la capitale au nom de la collaboration avec les pays frères. Au marché Lehel, les Hongrois vendent légumes, graines, viandes et charcuterie, mais ils ont été exclusdu commerce des biens manufacturés, pratiquement la même camelote dérivée du pétrole que l’Empire industriel déverse sur toute l’Europe. La nouvelle offensive des Jaunes porte sur les services: coiffeurs, esthéticiennes, salons à toutous (même les pays pauvres sont frappés de cet engouement pour les chiens de laboratoire).
Budapest 4
Les brasseries sont d’influence viennoise. Quelques unes sont anciennes, d’autres le prétendent. L’atmosphère est la même: feutrée, personnelle. Un habitué des restaurants suisses, italiens, a fortiori espagnols, hésite à pousser la porte. De la rue, l’intérieur est sous-exposé. Les jalousies sont tirées, il y a des rideaux, sur les garnitures de radiateurs des plantes en pots . En salle, un buffet, parfois un vaisselier ou une horloge. Au sol des tapis, contre les parois boisées des peintures. Le garçon qui vous accueille n’a peut-être jamais entendu parler de rentabilité. Vous entrez parce que vous avez l’envie de manger. Il vous fait asseoir, lentement, propose la carte avec modestie: “avez-vous seulement envie de vous reposer?” semble-t-il demander. D’ailleurs, il n’y a pas d’horaire. Le service est en continu. Un club de tricoteuses boit le thé, vous découpez une viande. Ces sensations sont encore plus vives ces jours où la consommation est en berne, les touristes absents.