Effet boomerang

L’in­va­sion améri­caine de l’Eu­rope com­mencée en mil neuf cent quar­ante-cinq s’achève ces jours dans la débâ­cle. Libéré du dou­ble enne­mi alle­mand puis russe, notre con­ti­nent a très vite servi de boucli­er. Guerre de défense celle qu’a menée les Etats-Unis à par­tir de la France. Hon­neur aux sol­dats morts dans les débar­que­ments; honte aux com­merçants qui pren­nent le relais — avec l’aide des poli­tiques ils ajus­tent l’of­fen­sive, con­fir­ment la mise sous tutelle, vas­salise les volon­tés, réé­duquent, hygiénisent. Con­stam­ment et sans faib­lir. Hon­nis soient-ils! Plutôt que pro­tec­torat, domin­ion. Plutôt que recon­struc­tion, pré­da­tion. Con­séquence, nos pays n’ont plus leur âme. Dif­fi­cile, bien­tôt impos­si­ble de se rap­pel­er ce qu’é­taient les mœurs, les habi­tudes, les orig­i­nal­ités de la cul­ture d’Eu­rope avant l’améri­can­i­sa­tion. Si le Grand frère réus­sit son opéra­tion c’est que miroite devant les yeux des vic­times de la guerre un avenir matériel inat­ten­du. Des généra­tions de naïfs adhèrent au pro­jet. Celui-là qui aujour­d’hui, d’un côté comme de l’autre côté de l’At­lan­tique, s’ef­fon­dre. Le cap­i­tal est entre quelques mains, la reli­gion imbé­cile, les villes mor­tifères, les peu­ples exsangues. Ain­si, sous le con­trôle idéologique des Améri­cains, nos pays auront renié leur héritage au prof­it d’un con­fort dont cha­cun sait le prix : le cauchemar quo­ti­di­en. Que l’Amérique meurt en tant que nation est sans d’im­por­tance: elle était à peine née. Pâle suc­cé­dané de civil­i­sa­tion, elle compte peu dans l’his­toire de l’Oc­ci­dent spir­ituel et moral. Lieu d’une geste héroïque et fon­da­men­tale, elle a mar­qué l’hu­main par l’ac­tion et la tech­nique et selon la règle des cycles doit céder devant les forces nou­velles de l’Ex­trême-Ori­ent. Mais que meurent nos nations de l’Oc­ci­dent réel, c’est grave. Si cela devait aller à son terme péri­rait avec elles toutes les promess­es d’hu­man­i­sa­tion des sociétés tels que les porte la philoso­phie depuis que l’in­di­vidu s’est éveil­lé à la conscience.

Utilité

A quoi sert l’in­tel­li­gence? A pou­voir compter sur soi plutôt que sur autrui.

Choses

Com­bi­en de choses que l’on fait entr­er dans son loge­ment, qui sont là, devant nous, que l’on ne voit plus, ne touche plus, n’u­tilise plus, n’u­tilis­era plus ?

Titre

Amu­sant Andrew Bird qui inti­t­ule son album de 2019: “Ce que j’ai fait de mieux jusqu’ici”.

Trou-madame

Ancien jeu d’adresse con­sis­tant à faire rouler treize petites boules sous des arcades numérotées.

Histoire

Stig­ma­ti­sant le rôle des élites dans la débâ­cle de 1940, Marc Bloch écrit: [elles] “aimaient à jouer sur les mots et peut-être, ayant per­du l’habi­tude de regarder en face leur pen­sée, se lais­saient elles-mêmes pren­dre dans les filets de leurs pro­pres équivoques.”

Elon

Musk le Malin, pre­mier rat à quit­ter le navire.

Usine

Que l’in­dus­trie dans la forme car­i­cat­u­rale de l’u­sine prive l’in­di­vidu de son méti­er et de sa morale, les manuels d’his­toire nous le répè­tent à l’en­vi, mais en même temps qu’ils stig­ma­tisent cette perte d’hu­man­ité, ils van­tent son dépasse­ment dans la nou­velle société des loisirs, préven­tive, équitable, aux intérêts mutu­al­isés, aux idéaux com­muns. Or, ce que révèle la crise san­i­taire orchestrée par les chefs mon­di­aux de l’in­dus­trie que leur pro­pre “usine men­tale” a privé de morale et d’hu­man­ité, c’est que nul ne sort indemne de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion de l’e­sprit. La peur infan­tile des pop­u­la­tions du bloc Nord, le sauve-qui-peut angois­sé des mieux éduqués, l’in­féo­da­tion pathologique au pou­voir et plus que tout l’ex­i­gence masochiste d’or­dres mon­trent que l’in­di­vidu fait mais ne sait plus ce qu’il fait, veut mais ne sait pas ce qu’il veut, est, mais ne sait qui il est. De là que, à la moin­dre sec­ousse — nom­mé­ment le théâtre san­i­taire — il se tienne apeuré devant son drame.

Ecriture

Pro­jets de livres: un Traité de la dis­pari­tion (j’y pense depuis quar­ante ans), une Phénoménolo­gie du demi-som­meil (trente ans que j’y pense), le dernier volet du trip­tyque com­mencé avec OM et TM, il doit s’in­ti­t­uler SM et un essai sur les Fonde­ments cyberné­tiques du Posthu­man­isme. Le reste est dispensable.

Balade

Eton­nante beauté des grands espaces minéraux ces jours. Les sept riv­ières qui coulent des Pyrénées dans la val­lée de l’E­bre ont pris des teintes froides. Elles tra­versent un silence inouï où l’on ne voit aucun homme. Dans le ciel tour­nent des fau­cons, les pins plient sous une rafale de vent. Lorsque j’at­teins les vil­lages, ils sont muets. Un vieil­lard assis sur un banc de pierre a les yeux fer­més, le men­ton sur la canne. Plus loin, un cal­vaire et un tracteur rouge mac­ulé de boue. Les pneus de mon vélo chuin­tent. Une femme se retourne. Elle ne me con­naît pas, elle salue et je suis déjà de retour sur la route des prés. Les murs de pierre sèch­es font labyrinthe. Sou­vent ruinés, ils divi­saient les ter­res à l’époque de la cul­ture vivrière entre voisins. En direc­tion de l’Aquitaine, les cimes qui couron­nent les pentes som­bres ont l’air enduites de sucre-glace. Je passe un pont romain, grimpe à tra­vers un bois. Une per­drix s’af­fole, remue le buis­son, c’est à nou­veau le silence.