Dans le demi-sommeil, je compte les coups au campanile, l’église des moniales d’Es Castell sonne huit heures. Le rêve reprend: station de ski, j’alerte mes amis, vallée d’en face la paroi rocheuse s’effondre; les blocs de pierre arrachent les maisons de leur socle, elles tombent dans le vide, les victimes affolées cherchent des rescapés. Trois heures plus tard, je conduis Gala aux hasards de la route. Nous aboutissons dans une crique que contient de hautes falaises. Au pied de celles-ci, dans les anfractuosités supérieures mais aussi sur l’aplomb, des villas en équilibre. Gala à qui je n’ai pas dit un mot de mon rêve : “la paroi s’effondre, tout est emporté”.
Cala
Qui en espagnol, en catalan (?) signifie “crique”. Routes et chemins bifurquent à partir de la Menorca 1 qui traverse l’ìle de part en part. Elles amènent dans les terres. Champs divisés par des serpentins de pierre volcanique, cactus, phares, vaches, moutons. Des tumulus aussi ou installations préhistoriques, nommés Talati, amoncellement demi-savant de pierres dressées au milieu de la lande et visités des excursionnistes, “poblat ” qui pour un profane, avouons-le, ne ressemblent à rien sinon à des rêves d’époques meilleures. De Mahon la capitale à Ciutadella, ville aux ruelles florentines, ville ocre, il y a donc cinquante kilomètres que nous avons parcouru deux fois cette semaine à bord de la Fiat 500 pour manger un bœuf à la braise (rassis 45 jours) dans les soubassements du moulin des Conte. Ce matin, à Cala en Porter, village blanc perché sur une falaise, village neuf en attente des vacanciers de Pâques, baignade en eaux froides sous les regards d’une famille britannique. Début de soirée, je me regarde dans le miroir et prend en horreur ces rouflaquettes façon Léo Ferré 1980. Recherche d’un coiffeur à Es Castell. Retoqué, halte quotidienne à l’épicerie dont je fais grimper le chiffre d’affaires au poste “bières”. Là, dans la chambre du Victori, claire et chaude. Demain, passage par la Suisse.
Circulum
Un relation amoureuse commencée dans un bar, au sein des familles, en voyage a toutes les chances de finir dans les mêmes circonstances, mais en outre, recul pris, on voit qu’elle se sera souvent développée en répétant la situation de départ, famille, bar, voyage, comme s’ils étaient pour les amoureux le point d’inertie incontournable de la relation.
Mahon
Quatorze passagers à bord de l’airbus Genève-Minorque. Il pleut au départ, il pleut à l’atterrissage. Côté espagnol, en sortie d’aéroport, des Sud-Américains vêtus de combinaisons Tchernobyl scannent nos codes de malades-bien portants, puis c’est le silence: bâtiments récurés, rideaux de fer, cafeterias éteintes, tables sous linceuls. Une cousine de Naypyidaw, la ville birmane sans humains. Il est vrai qu’il n’est que dix heures, que la pluie et la saison, et la crise… Un taxi nous conduit à Es Castells, ancienne ville de garnison au débouché du port de Mahon. Les rues et les immeubles sont aveugles, les giratoires courts et luisants, il y a de généreux palmiers, des murs de pierre ancestraux divisent les prés d’herbe. L’hôtel trouvé, il est électronique (j’ai réservé en ligne). Un code pour débloquer la porte d’entrée, un autre pour débloquer la porte de la chambre, un troisième pour débloquer les deux premiers. “Il vous sera envoyé par Watt’sapp au plus vite” explique la femme de ménage moldave, l’unique responsable du Victori. Cette aimable Moldave fait office de secrétaire, de garde, de service d’étage et de conseillère et comme Gala se prénomme Gala. Nous prenons le café et du pain à la tomate chez la famille qui tient la boulangerie du quartier. Nous nous mettons au lit, nous dormons.
Genève
Décidé cet après-midi de partir pour Mahon, Minorque. Grand hôtel blanc, cher et médiocre aux Charmilles, près de l’aéroport de Cointrin, où le réceptionniste, un français sympathique qui a un problème de bouton à sa veste de costume, prétend encaisser un “droit de séjour cantonal” de Fr. 7,50. en sus du prix mirobolant de la chambre, une capsule intégrative pour représentant en aspirateurs. Miracle, après avoir protester que je paie à Genève, je tire d’un dossier l’extrait d’inscription au registre du commerce de ma société et la taxe saute.
Pyramides
Promenade dominicale en compagnie d’Evola et du Psychiatre dans le labyrinthe ornementé de Vidy. Conversations techniques sur le vélo, politiques sur l’engeance immigrée, émotionnelle sur l’état du pays. Revient la phrase : “ce pays, c’est simple, je ne peux plus le voir!”. Où je n’ai pas à renchérir, ne le voyant depuis 2015, heureusement, que très peu.
Université
A me balader ainsi avec Luv dans Neuchâtel, je constate que j’y suis venu ces vingt dernières années dans les mêmes conditions toujours, muni d’affiches à coller, couratant selon un circuit rôdé, de la patinoire à la Case-à-chocs et de la basse-ville à la gare, déroulant mon scotch “au carré” autour des A2 de nos clients, vérifiant qu’aucun flic ne me trousse, ne voyant que les murs déparés, les armoires électriques, les vitrines vides. Ce matin, je devise en compagnie de ma fille dans le quartier des Universités en attendant le rendez-vous de quatorze heures avec le Conseiller aux études. Menu — non “plat”, d’ailleurs minuscule, qui donne faim plus qu’il ne rassasie — dans la belle salle aux faïences de la brasserie du Cardinal, puis visite à la boutique de vinyles “Vinyl” dont je franchis la porte en observant, là encore, que je recule depuis des années, pressé par mes tournées d’affichage (après Neuchâtel, il fallait encore “massacrer” avant la fin de la journée Bienne et La-Chaux), le moment de fouiller ses bacs. Au propriétaire, je demande Youandewan, Biosphere, Altarage et Jr Rodriguez. Il n’a pas. Je le félicite pour sa boutique, promets de revenir. Un moment à regarder les cygnes, les cols-verts, les groupes d’étudiants et un homme dans la force de l’âge qui allongé sur une chaise-longue devant l’aula de la Facultés des Lettres bronze a demi-nu sous un soleil modeste, puis nous écoutons l’exposé du Conseiller sur le cursus en Sciences de l’information que projette de suivre Luv, entretien dont je ressors convaincu (tout comme elle), presque envieux des études qu’elle va commencer, certain comme déjà je l’étais à son âge, vingt-et-un ans, que le travail est la pire des malédictions.