Si Dieu existait, il aurait honte de son vicaire le Pape.
Mahon
Quatorze passagers à bord de l’airbus Genève-Minorque. Il pleut au départ, il pleut à l’atterrissage. Côté espagnol, en sortie d’aéroport, des Sud-Américains vêtus de combinaisons Tchernobyl scannent nos codes de malades-bien portants, puis c’est le silence: bâtiments récurés, rideaux de fer, cafeterias éteintes, tables sous linceuls. Une cousine de Naypyidaw, la ville birmane sans humains. Il est vrai qu’il n’est que dix heures, que la pluie et la saison, et la crise… Un taxi nous conduit à Es Castells, ancienne ville de garnison au débouché du port de Mahon. Les rues et les immeubles sont aveugles, les giratoires courts et luisants, il y a de généreux palmiers, des murs de pierre ancestraux divisent les prés d’herbe. L’hôtel trouvé, il est électronique (j’ai réservé en ligne). Un code pour débloquer la porte d’entrée, un autre pour débloquer la porte de la chambre, un troisième pour débloquer les deux premiers. “Il vous sera envoyé par Watt’sapp au plus vite” explique la femme de ménage moldave, l’unique responsable du Victori. Cette aimable Moldave fait office de secrétaire, de garde, de service d’étage et de conseillère et comme Gala se prénomme Gala. Nous prenons le café et du pain à la tomate chez la famille qui tient la boulangerie du quartier. Nous nous mettons au lit, nous dormons.
Genève
Décidé cet après-midi de partir pour Mahon, Minorque. Grand hôtel blanc, cher et médiocre aux Charmilles, près de l’aéroport de Cointrin, où le réceptionniste, un français sympathique qui a un problème de bouton à sa veste de costume, prétend encaisser un “droit de séjour cantonal” de Fr. 7,50. en sus du prix mirobolant de la chambre, une capsule intégrative pour représentant en aspirateurs. Miracle, après avoir protester que je paie à Genève, je tire d’un dossier l’extrait d’inscription au registre du commerce de ma société et la taxe saute.
Pyramides
Promenade dominicale en compagnie d’Evola et du Psychiatre dans le labyrinthe ornementé de Vidy. Conversations techniques sur le vélo, politiques sur l’engeance immigrée, émotionnelle sur l’état du pays. Revient la phrase : “ce pays, c’est simple, je ne peux plus le voir!”. Où je n’ai pas à renchérir, ne le voyant depuis 2015, heureusement, que très peu.
Université
A me balader ainsi avec Luv dans Neuchâtel, je constate que j’y suis venu ces vingt dernières années dans les mêmes conditions toujours, muni d’affiches à coller, couratant selon un circuit rôdé, de la patinoire à la Case-à-chocs et de la basse-ville à la gare, déroulant mon scotch “au carré” autour des A2 de nos clients, vérifiant qu’aucun flic ne me trousse, ne voyant que les murs déparés, les armoires électriques, les vitrines vides. Ce matin, je devise en compagnie de ma fille dans le quartier des Universités en attendant le rendez-vous de quatorze heures avec le Conseiller aux études. Menu — non “plat”, d’ailleurs minuscule, qui donne faim plus qu’il ne rassasie — dans la belle salle aux faïences de la brasserie du Cardinal, puis visite à la boutique de vinyles “Vinyl” dont je franchis la porte en observant, là encore, que je recule depuis des années, pressé par mes tournées d’affichage (après Neuchâtel, il fallait encore “massacrer” avant la fin de la journée Bienne et La-Chaux), le moment de fouiller ses bacs. Au propriétaire, je demande Youandewan, Biosphere, Altarage et Jr Rodriguez. Il n’a pas. Je le félicite pour sa boutique, promets de revenir. Un moment à regarder les cygnes, les cols-verts, les groupes d’étudiants et un homme dans la force de l’âge qui allongé sur une chaise-longue devant l’aula de la Facultés des Lettres bronze a demi-nu sous un soleil modeste, puis nous écoutons l’exposé du Conseiller sur le cursus en Sciences de l’information que projette de suivre Luv, entretien dont je ressors convaincu (tout comme elle), presque envieux des études qu’elle va commencer, certain comme déjà je l’étais à son âge, vingt-et-un ans, que le travail est la pire des malédictions.
Nuit dehors
Bivouac avec Aplo sur les grèves de la Sarine près de l’Abbaye de Hauterives. Sectionnés par les bûcherons, des troncs prêts à être brûlés. Notre brasier éclaire les falaises de mollasse, nous grillons du cheval. A la fin de la conversation et des rires, question simple: “quelle heure peut-il être?”. Quatre heures trente, les sacs de couchage sont blancs de givre, les tentes sont rêches, la température est tombée au-dessous de zéro. Le matin, baignade — non, c’est trop dire: je me trempe, cela suffit. Mais aussi j’admire: une vieille dame coiffée d’un bonnet orné de pétunias nage dix bonnes minutes dans l’eau gelée. Ensuite, Gruyères. Soleil radieux. Au fond de la vallée le Vanil Noir, dans notre dos le Moléson. Sur la place forte du village, quelques badauds. Moment de visite privilégié, juste après la levée des mesures sanitaires qui depuis deux ans dissuadent d’entreprendre un voyage. Autour, annonciateur des vagues de touristes qui bientôt déferleront, la maladie nationale, la destruction habituelle, l’argent fou, des centaines, des milliers de place de parking en chantier. Le soir, à Lausanne, sous-Gare, nous voyons Monpère qui arrive de Budapest. Parlant de l’Ukraine il dit: “Il faudrait raser l’Union soviétique. Et précise pour mon fils et moi-même : “je suis un homme de la guerre froide”.
Eaux
Course à pied sur les berges du Léman en direction de Saint-Sulpice, à quelques mètres près un semi-marathon, mais j’ai le souffle qui tape en partie basse comme dans un bocal ayant nagé dimanche matin dans la Sarine du côté de la Maigrauge, l’eau à 5 degrés, après avoir bu au soleil — j’arrivais d’une tournée d’affichage à vélo pour la formation du nouvel employé, un Chinois (bridé), blanc (la peau), né en Australie, éduqué en Allemagne et qui s’exprime en français avec l’accent de Hambourg.