Balle

Levé tard, le corps vaseux. Pas plus qu’à l’or­di­naire lorsque le réveil suc­cède à une nuit passée à boire et par­ler. Je tou­sse devant le miroir, veux cracher, m’é­tran­gle. Je regagne le lit, place la tête en hau­teur, reprend mon souf­fle. Je me relève le port droit, je m’é­tran­gle. Le men­ton sur la poitrine, je m’é­tran­gle. Un phénomène du genre “tuba”. Une balle dans la gorge. Je rejette la tête, elle descend au fond de la gorge, je penche la tête, elle vient se cale en avant de la gorge. Longtemps, je ne respire que par le nez. Je me recouche. Cherche ce que j’ai pu manger. Que Gala n’au­rait pas mangé. Une salade ter­reuse. De la corian­dre non-lavée. Des feuille de basil­ic frais. Pas de quoi fou­et­ter un chat. Mais alors? Une fois encore, j’es­saie de me lever. A bout de souf­fle, je me recouche. Gala me con­duit à la phar­ma­cie. La vendeuse ne peut rien pre­scrire, il faut un médecin. Je ne veux pas de l’hôpi­tal, Gala encore moins qui craint les virus (moi, c’est l’at­tente que je crains). La phar­ma­ci­enne explique: con­som­mer à haute dose de l’an­ti-inflam­ma­toire peut pro­duire ce type d’ef­fet sec­ondaire. Retour au Port, je me couche, j’at­tends, puis je passe à la douche, puis je passe à la bière. En soirée, la balle de ping-pong dimin­ue dans la gorge. Lorsque tombe la nuit, elle disparaît. 

Salon-de-provence-Hyères, 169 km

Pen­dant des heures, j’ai cru trou­ver der­rière chaque mon­tagne la mer et rien, encore des cols, des mon­tagnes et des cols. Mon­tagne Sainte-Vic­toire, Sainte-Zacharie, la Roque-Bus­sanne, cela n’en finis­sait plus de mon­ter (un peu moins de 2000 mètres). Puis il s’est mis à pleu­voir. D’ailleurs, je n’ai vu la mer qu’une fois descen­du de mon vélo, sur le quai de la Mari­na où m’at­tendait Gala. Total, 940 kilo­mètres en 45 heures et l’en­vie de recom­mencer au plus vite — ce sera pour la fin du mois.

Sète-Salon-de-Provence, 162km

Etape roulante. Rythme par­fait. Plus envie de descen­dre du vélo. Huit heures d’af­filée je suis en selle. Aux alen­tours de Mouries, passé un moment à pédaler en com­pag­nie de Gilbert Troiani lequel me fait not­er mon nom et annonce qu’il s’in­téressera à mes livres. A Salon, tourné une heure entre canal, voie de chemin de fer et nationale pour dénich­er le camp­ing Nos­tradamus. A la fin, je me rabats sur l’hô­tel d’An­gleterre, fais ma lessive et mange des tagli­atelles chez un Sarde. La pop­u­la­tion de Salon c’est Mar­rakech dans les années 1990. 

Brams-Sète, 183km

Tra­ver­sée du Min­ner­vois, puis la Camar­gue, le Grau-du-Roi et faute de rav­i­taille­ment dans l’ar­rière-pays, le retour sur la côte à Balaruc-les-Bains. Le long de la Via Rhô­na, ren­con­tre de Roman, un Améri­cain du Col­orado qui fait sa pre­mière expéri­ence de ran­don­née cycliste et veut se ren­dre en Slovénie. Je le ren­seigne sur le pas­sage par la Bav­ière et l’Autriche (où la neige m’a blo­qué en sep­tem­bre 2020), puis lui des­sine le plan des îles de Cres et Krk en Istrie croate afin qu’il évite les poids lourds qui assurent la liai­son Trieste-Kopper-Pula.

Aurignac-Brams, 145 km

Collines, clochers, vach­es et le soleil. Pavil­lons dess­inés sur ordi­na­teur. Il faudrait les gom­mer. Il y aurait du tra­vail. Quel dom­mage: cette cam­pagne du Sud-ouest est si belle! Le soir, je dors à l’hô­tel, la patronne a un fût de Paulan­er blonde, elle me sert des canettes sur la ter­rasse, devant le canal où passent les péniches.

Ousse-Aurignac, 143 km

Cen­taines de vil­lages bâtis sur les hau­teurs. La route cham­pêtre se ter­mine devant un bois, quelques lacets amè­nent à l’église. Ensuite, c’est à nou­veau les champs, et à nou­veau les lacets. Cela pen­dant des heures. Il ne pleut plus, le ciel est gris. La douleur au genou gauche m’in­quiète. A midi, je fais halte dans une phar­ma­cie, achète de l’an­ti-inflam­ma­toire, avale un cachet. Pas de fontaines, pas de boulan­geries, de rares épiciers. Au menu Coca-cola, bar­res de céréales et rem­plis­sage des bidons chez des par­ti­c­uliers. Au 130ème kilo­mètre, des jeunes par­ents appren­nent à leur fils de deux ans à faire de la moto dans le jardin famil­ial sans endom­mager les légumes du potager. “Non, me dis­ent-ils comme j’indique ma direc­tion, par là il n’y a plus rien”. Donc je me détourne de l’it­inéraire, je me rend à Auri­gnac. La marchande de vins me ren­seigne. Je trou­ve le camp­ing munic­i­pal. La bar­rière est ouverte, il n’y a ni client ni gérant. Au stade, une match de foot est en cours. L’en­traîneur me désigne les ves­ti­aires, je prends une douche puis je dresse ma tente à l’é­cart du bureau de récep­tion. A force de chercher, je déniche une prise élec­trique et branche mon GPS, mon radar, mon portable. A trois heures du matin, je suis réveil­lé par un cauchemar. Une bande d’ivrognes m’ar­rache mon vélo des mains, le rouent de coups, détru­isent ma BMW. J’ai un bâton pour me défendre, j’ai peur. Le cœur est à peine calmé quand déboule une voiture dans le camp­ing. Il est trois heures et cinq min­utes. Une bande d’ivrognes. Trois hommes et une femme. Cris, rires de sor­cière. Cela à quelques mètres, dans le noir. Je me glisse hors du sac, rampe jusqu’à la haie, tente d’apercevoir le groupe. Une lumière éclaire la récep­tion. J’ai caché mon matériel sous un vieux coussin, mais les câbles dépassent. Que faire? Out­re leur valeur (plus de Fr. 1000.-), je ne peux con­tin­uer ma route à cette allure sans le GPS. D’une autre côté, si je récupère ce matériel main­tenant, les hommes et la femme croiront que je les prends pour des voleurs. J’at­tends. Le groupe boit et fête jusque vers qua­tre heures, puis c’est le silence. Le matin, je récupère mon matériel près de leur car­a­vane, je file. Dans Auri­gnac, la marchande de vin m’indique sa mai­son. Son mari, un féru de cyclisme, me pré­pare gen­ti­ment du café et des croissants. 

Agrabuey-Ousse, 137 km.

Sans peser le vélo, j’en­tame la pre­mière mon­tée. Il pleut. Le col du Som­port est dans le brouil­lard. Les sta­tions de ski ont fer­mé, il n’y a plus per­son­ne. Dans la descente, je grelotte. Après Urdos, rythme tran­quille sur une trentaine de kilo­mètres puis l’as­cen­sion du col de Marie-Blanque au départ d’Escot. Troisième pas­sage en quelques semaines, je ne crains plus son dénivelé et j’ai tort: cette fois, je chevauche un vélo chargé. Cui­sine, tente de camp­ing, habits de rechange, out­ils, de quoi tenir neuf cent kilo­mètres sans restau­rant ni hôtel si d’aven­ture je n’en trou­vais aucun sur la route. Quand com­men­cent les qua­tre kilo­mètres de côte à 12% de moyenne (et 14% max­i­mum) que red­outent les cyclistes, je m’aperçois qu’en­tre mon poids, le vélo et la charge, je tire quelque 103 kilos. Pho­to au som­met et je rejoins la val­lée d’Os­sau. Sur le plateau de Bedous, une voiture à l’ar­rêt et deux femmes : elles par­lent à un cheval afin qu’il regagne le champ. Il ne bouge pas. Elles me font signe de ralen­tir. Je fonce sur le canas­son qui s’en­fuit au trot. Non mais! J’ai encore huit heures de route ! Le soir, je monte la tente sur le ter­rain boueux du camp­ing de Ousse près de Pau que m’a recom­mandée la petite-fille du fleuriste de Soumoulou. La boulangère à qui je demandais une adresse a répon­du “je ne suis pas du tout d’i­ci”. D’où peut-elle bien être? De Djakar­ta, Bris­bane, New-York? “J’habite à trente kilo­mètres”, dit-elle avec fierté. 

Andrade

Fasci­nante Rose Nama­ju­nas. Un corps qui danse, une vitesse con­stante, un jeu aérien. Fémi­nine et skin­head. Elle touche, elle effraie, elle vainc. 

Minutes

Départ demain matin pour 920 kilo­mètres de route à tra­vers les Pyrénées en direc­tion de la France. Le vélo est équipé. Il va pleu­voir. L’é­tape pre­mière: 139 km, 2900 de mon­tée. Je viens de tester le réchaud à alcool que je ne pou­vais allumer le jour où, en décem­bre, après une nuit à me con­gel­er sur le bord d’un canal, j’en avais le plus besoin — il marche. Le café, prin­ci­pal récon­fort. Et les crèmes: de chamois, solaire, de rasage. Ces dernière heures, let­tres aux tri­bunaux, appels aux greffes, mesures antic­i­pa­tives dans le con­flit d’en­tre­prise qui pour­rait me priv­er bien­tôt de mes revenus, Mon­frère et mon col­lègue, le chanteur genevois de blues nègre, ayant inter­cep­té les cour­ri­ers offi­ciels val­i­dant les séances de con­fronta­tion dans l’e­spoir de se dégager. 

Réjouissance

Les fenêtres de ma mai­son don­nent l’une sur un toit, les autres sur un mur. Quand j’au­rai fini de rouler à vélo à tra­vers le pays, cette vue sera mon meilleur horizon.