Rucola

Boulanger qui me dit: “je vais vous faire un sand­wich”. Il ne bouge pas. “En atten­dant, buvez tran­quille­ment votre café!”. La table ronde, la table petite, la table à côté des Livres pour tous, une étagère dont les vol­umes n’ont pas changés depuis que je fréquente cette boulan­gerie sur la départe­men­tale de Mon­téli­mar, à La Coucourde, c’est à cette table que je m’in­stalle. Et le boulanger est tou­jours là, qui sourit, ne bouge pas. J’ai 800 kilo­mètres de route devant moi, je bois un “café allongé” à Euros 1,90. Main­tenant le boulanger a dis­paru. Baguette, pain, chaus­son, la femme sert les clients. A ceux qu’elle ne remet pas, elle demande: “vous avez un compte chez nous?”. Plac­ardée sur le comp­toir une affiche pour un con­cours de belote. La même que l’an­née dernière. J’ai fini mon café. A la femme du boulanger, je demande un autre allongé. “Vous le prenez ici?”. “Non, j’emporte.” Elle me tend un gob­elet de car­ton, pose un cou­ver­cle. “Mer­ci”. Le boulanger doit être en train de faire mon sand­wich. “Tomate séchée, ruco­la, jam­bon cru?”, a‑t-il pro­posé. Il ne revient pas. J’at­tends. Suis-je pressé? Non. Et pour­tant. Je pour­rais atten­dre. Je le peux. Il me faut ce sand­wich. Vite. Ou alors, je m’en fous. Mais ce n’est pas dans mon car­ac­tère. Sym­pa­thique cette atti­tude, ce calme, le boulanger, la départe­men­tale de La Coucourde. Mais la vie attend. J’at­tends. Sa femme va chercher le sand­wich. Elle l’emballe. Le boulanger en coin, der­rière le rideau de per­les me sourit. Je sors. La femme souhaite une bonne journée. Ces gens sont for­mi­da­bles. Et le sand­wich est bon (dans le quel je mords cinq cent kilo­mètres plus loin, aux alen­tours de l’Escal­adieu, pan­neau routi­er qui chaque fois me fait penser à l’ex­cel­lent José Cabannis). 

Figures

Tou­jours m’a fasciné ce con­stat, moi qui ai l’habi­tude de voy­ager, qu’i­ci et là l’on retrou­ve, par­fois à des années de dis­tance, les mêmes fig­ures au même endroit, par­fois à quelques cen­timètres près et dans la même atti­tude. Ain­si pen­dant plus de quinze ans je ne man­quais pas de véri­fi­er, au pavil­lon 123 du Cha-Tu-Chak de Bangkok, assise comme en déesse liq­uide, le port alti­er, la chevelure longue, la fig­ure dans le coin d’un stand d’étoffes d’une femme belle et muette. Ou encore, à Budapest, ce patron de bar soûlé, au ser­vice d’autres soulards, ancien chanteur de hard-rock (les posters de années de gloire sont au mur) ou enfin ce trav­es­ti de Vien­tiane serveur de riz, près du quai et tant d’autres, local­isés, évolu­ant dans un espace sous-sidéral, cir­con­scrit mais com­plet et suff­isant — jusqu’au jour où l’on rejoint lieu et ils n’y sont plus. 

Long feu

La puni­tion des Occi­den­taux sera la folie. En voie. Du moins auront-ils réus­si à élever l’homme au statut d’humanité. 

Amour

Au marché Lehel, petite fille étique, la main dans celle de son papa, qui trans­porte devant elle une médiocre tar­tine de saint-doux coif­fée de ron­delles d’oignons vio­lets avec le sérieux de l’ enfant qui va touch­er au plaisir.

Territoire

Autour des squares de Bessenyei, revu ce dimanche, par un froid ter­ri­ble, alors qu’il neige et gèle, errant au pied des façades d’im­meubles, munie de deux balu­chons attachés par des ficelles la clocharde qui l’été dernier se lavait à la fontaine, plongeait sous le buis­son pour ses besoins, se coif­fait en fix­ant les plaques métalliques des règle­ments de fit­ness du parc. Elle par­le seule, devant elle, s’in­ter­rompt quand je la croise — reprend. 

Achats

Qua­tre achats listés pour la Hon­grie dont je viens de rem­plir mon sac à dos: 500 grammes de noix pelées cueil­lies dans un verg­er des bor­ds du Bal­a­ton par le paysan, des cahiers d’é­col­i­er sou­ples à feuilles blanch­es au prix de CHF 0,10 cen­times l’u­nité (pour con­tin­uer l’écri­t­ure des Acta Urbana), des dates Nazi­la importées en douce d’I­ran et un grat­toir à dos en bois du Viet­nam, importé du Viet­nam, fab­riqué au Viet­nam et ven­du par un cou­ple de Viet­namiens qui ressem­ble à si mépren­dre à une scep­tre roy­al mais sert seule­ment — c’est beau­coup — à se gratter.

Prochaine action

Se réfugi­er aus­si loin que pos­si­ble en soi, lever la bar­rière et l’abaiss­er, se retourn­er; alors s’asseoir pour regarder de face pro­gress­er le chaos.

Eau et neige

Enfon­cé dans un fau­teuil de la cham­bre à couch­er à côté d’un lit roy­al haut comme une scène de théâtre, mod­èle autre­fois à bal­daquin, Mon­père lit les Mémoires de Casano­va. Au salon, je con­sulte le cours de cryp­tomon­naies, de l’or, de l’ar­gent, dans mon dos la bib­lio­thèque vit­rée con­tient des cen­taines de livres d’his­toire écrits par les grands de l’époque Napoléon, Tal­leyrand, Churchill et rue Balzac il con­tin­ue de ven­ter et de neiger. De temps à autre, je vais à la fenêtre. J’ai alors vue sur la can­tine de Phô viet­namiens pour bobos hon­grois, la bou­tique de cycles Stevens (tou­jours fer­mée) et ces pas­sants de la cap­i­tale qui déam­bu­lent la tête basse dans des man­teaux gris, sous des coiffes gris­es ou des bon­nets laineux, les mains gan­tées fer­més sur des cabas de vict­uailles ou encore des femmes courageuses qui roulent des bébés en pous­settes sur la croûte de neige glacée. Mais pour le moment, nous ne pou­vons sor­tir. L’eau chaude a lâché et ma belle-mère s’oc­cupe des plom­biers, plus exacte­ment tra­vaille avec les plom­biers, un cou­ple con­sti­tué d’un jeune hir­sute et d’un jeune à bedaine, venus sans out­ils ni robi­net de rechange et qui se par­lent par télé­phone, de l’ap­parte­ment où nous nous tenons Casano­va, Mon­père et moi, un 3ème étage sur cour, au local tech­nique, l’ensem­ble noyé dans la pénom­bre (les ampoules des com­muns ont gril­lés) et plein de neige et de froid de ce qu’il faut faire: “et là, est-ce que ça cou­u­ule?”. Quand ils n’en peut plus, le jeune hir­sute sort sur le bal­con en enfilade, se penche au-dessus de la cour et crie dans le vide. Il attend la réponse, crie encore, et dans le grand arbre nu poussé au milieu de la cour on voit un sapin de Noël que le voisin du six­ième a défen­estré et qui s’est accroché dans la frondai­son de l’ar­bre, dix mètres plus haut que terre et restera là jusqu’à l’an­née prochaine ou pour l’é­ter­nité. Les travaux finis­sent par un mir­a­cle, l’eau chaude revient et j’en­tends rire dans la cui­sine sans com­pren­dre ce qui se dit, c’est en Hon­grois, mais le jeune ouvri­er a une bouteille de Schnaps à la main et il sem­ble impa­tient d’aller dans la rue la boire et c’est alors que nous pou­vons, après avoir ver­rouil­lé la porte prin­ci­pale de l’ap­parte­ment, la grille de la porte de l’ap­parte­ment et la porte gril­lagée de l’é­tage, descen­dre rue Vic­tor Hugo dîn­er chez le Lao­tien qui cui­sine dans une cave des cur­ry verts.

Vers l’Est

Aéro­port de Coin­trin sous la neige. Le van est enfer­mé dans un park­ing chaud, sur un étage pri­vatif, payant, cher, mais je trans­porte des valeurs, j’ai renon­cé à l’en­tre­pos­er dans la zone indus­trielle de la Zimeysa, donc c’est à pied, litre de bière fraîche à la main que je rejoins le ter­mi­nal, au milieu des skieurs, cer­tains tou­jours déguisés en robots des sta­tions, uni­formes mate­lassés, bon­nets à pom­pons et lunettes de scaphan­dri­ers, pour m’in­staller au niveau des arrivées, moins fréquen­té que les Départs et écluser agréable­ment, main­tenant que la route est faite, la douane franchie, la Suisse évitée, ma bière apportée d’Aragón. Sur le banc, une jeune française qui lit un roman japon­ais. “C’est bien?”. Elle ne sait pas. Plutôt “oui”. Elle a choisi au hasard. Une pile de romans en réclame à l’en­trée de la librairie. Je cite Ken­z­aburé Oé (puis m’aperçois que je n’ai pas lu, que je con­fonds avec Osamu Dazai). Quelques mots sur le Pavil­lon d’Or de Mis­chi­ma (que je n’aime pas), je pré­cise: “je ne con­nais pas grand chose à la lit­téra­ture japon­aise”. Elle doit se deman­der ce que je lui veux. Je ne veux pas. Soulage­ment. Sim­ple soulage­ment. Être arrivé. Bavarder. Cette Française part pour Copen­h­ague. Elle demande: “est-ce cher?”. A bord de l’avion, je suis assis à côté d’un Hon­grois. Cinquante ans, une crinière d’ours, le men­ton bar­bu. Il joue aux échecs. Vite et mal. “C’est le niveau le plus bas, mais je suis au niveau 1700, c’est juste pour voir ce que ça fait à ce niveau…”. Puis il affiche sur l’écran un corps humain avec ses mus­cles, organes et tis­sus, détaille les flex­ions, les flux, les points. Le voilà qui m’en­tre­tient de com­bat: Pen­chak Silat, MMA, Sys­tema. Ensuite de l’Inde de Goa et des mas­sages bali­nais. “Il y a de bonne masseuses à Budapest”. Atter­ris­sage de nuit à Fer­enc Lizst. Là encore il neige. Surtout, il fait froid. Moins cinq degrés. Mon­père et sa femme ont renon­cé à venir à bord de la Vol­vo de 1980. Nous ren­trons en bus. A grande vitesse. Le véhicule est long avec sa remorque. Le chauf­feur n’en a cure. Le chauf­feur fonce dans le noir et dans le brouil­lard, les flo­cons s’écrasent sur le pare-brise, les pneus crissent sur la glace. Peut-être parce que nous sommes en ban­lieue? Pas du tout, au cen­tre-ville, c’est la même croûte neigeuse, sur les toits des voitures, les toits des maisons, les trot­toirs, les avenues. Dans les rues sec­ondaires, c’est plus épais. Nous resquil­lons dans le tram. Ma belle-mère a une tech­nique com­pliquée. A l’ar­rêt, il faut descen­dre, repér­er les con­trôleurs en civ­il, après quoi elle donne le sig­nal et nous remon­tons — juste avant le fer­me­ture des portes. Enfin, nous mar­chons à petit pas jusqu’à la rue Balzac où elle a gen­ti­ment pré­paré des bières (la pre­mière que je bois affiche 12° d’al­cool, elle l’a choisie au hasard lors de la dernière excur­sion à la fron­tière slo­vaque, je la lui rends, décap­sule une Arany Aszok), nous pas­sons des chaus­sons, prenons place dans le canapé de cuir, la neige tombe der­rière les vastes fenêtres du bâti­ment juif, les réver­bères sont jaunes, le ciel est noir et en fin de soirée je ren­tre dans la tem­pête jusqu’à l’ap­parte­ment du dis­trict 13.

Vers le sud

Jour des Rois mages, les Espag­nols fêtent. Le couloir autorouti­er de bas-Aragón est sans traf­ic, nous nav­iguons seuls entre les déserts à cochons gris et les bourgs repris aux Arabes, Bar­bas­tro, Bine­far, Binaced. Un mois de bon­heur s’achève ici, tout entier passé au vil­lage, dans le calme, à déje­uner et dîn­er des meilleures recettes, et dormir et devis­er, et s’aimer. La descente sur Barcelone est tran­quille puis com­mence le chantier des Cata­lans dans les envi­rons de l’aéro­port El Prat avec ses urban­i­sa­tions de hangars, ces aggloméra­tions de demi-pau­vres et la mer pour les touristes. Fin novem­bre, j’avais cru trou­ver à Castellde­fels un hôtel viable pour se repos­er avant l’en­vol, nous y retournons ce soir et c’est une cat­a­stro­phe: rata sur buf­fet servi par des fac­to­tums du Maghreb, vin par­fumé aux copeaux de chêne (pour les Anglais) , en salle qui s’empiffrent des Ukrainiens, des Tamouls, des Ecos­sais, l’air malade, visqueux, con­tent. J’en fais des cauchemars (par­mi les plus vio­lents qu’il m’ai été don­né de voir). C’est aus­si le rouge, cette vinasse par­fumée, et Gala de même, réveil­lée au milieu du noir, à tourn­er en cham­bre, à ne plus dormir tan­dis que je feins le som­meil de crainte d’y per­dre le reste de som­meil. Au matin, fatigue, dégoût, nausée. Suf­fit de quit­ter son havre de paix pour retrou­ver aus­sitôt ce monde dev­enue société dev­enue de la merde. Il est midi quand je dépose Gala au Ter­mi­nal 1, celui des avions à prix légers, l’at­tente sera longue, elle ne décolle pour Genève que vers 15 heures et doit aupar­a­vant faire escale à Zurich, mais j’ai à rouler hors de la Cat­a­logne, par la Jun­quera, en direc­tion de Nar­bonne puis suiv­re le Rhône jusqu’à Mon­téli­mar où j’at­teins le camp­ing Le flo­ral, devant la cen­trale nucléaire de Cruas-Meysse, juste avant la fer­me­ture automa­tique du por­tail, sous la neige, une neige de gros flo­cons qui blan­chit la départe­men­tale et la voie d’ac­cès, laque­lle est en pente, de sorte que je renonce à acheter de quoi pique-niquer, me pré­cip­ite pour gar­er le van à sa place habituelle, con­tre le talus et la borne élec­trique, celle-ci néces­saire pour l’u­til­i­sa­tion du chauffage aux­il­i­aire car il fait zéro degré et la tem­péra­ture chute.