Malus

Mal à la gorge. Cela monte et descend. Je chas­se le mal, il s’esquive, trou­ve refuge der­rière un organe incon­nu. Sans descen­dre jusqu’au cul, il fréquente des géo­gra­phies inédites, je peine à le débus­quer. J’es­saie les pilules habituelles: aspirine, sauge, réglisse, cit­rus. Le mal fuit. Et revient. Surtout la nuit, quand je suis sans défens­es. Alors il s’in­stalle. Tou­jours à se deman­der: “si c’é­tait autre chose?”. Une espèce plus solide, plus néfaste, une prise de domi­cile. Ces maux pour­raient-ils nous foutre la paix? Ils n’ex­is­tent qu’à la con­di­tion d’insister.

Rapatriement

Evola dit: “ils veu­lent nous ramen­er dans les villes!”. Un plan de con­trôle. Peut-être. Eh bien, jamais je n’y retourn­erai. Le tra­vail c’est une hor­reur, une destruc­tion de l’e­sprit, une destruc­tion du corps où il s’in­car­ne, mais la ville, la vaste ville, l’ag­gloméra­tion des indi­vidus et leur régence par les sig­naux, c’est pire que le tra­vail, même le plus dégueu­lasse: cela n’est pas sup­port­able. Qu’on me dise que d’au­cuns aiment le clin­quant, les gyrophares et les vit­rines? Pos­si­ble — je n’en fais pas par­tie. Je n’aime rien tant que l’ab­sence de tout sig­nal motivé, admin­istré, vec­torisé, rien tant que les déserts implaca­bles devant lesquels se situer humaine­ment en toute mod­estie et avec un peu d’e­spoir à construire.

Obscénité

Voir un aéropage de chré­tiens prier autour du prési­dent des États-Unis signe mieux que toute autre image le déclasse­ment intel­lectuel de l’Occident.

Mono

Dans le monde une reli­gion uni­taire: manger.

Confort

Hors mal­adie, la dépres­sion ne tient qu’à une chose: l’im­pos­si­bil­ité de se représen­ter la rela­tion entre le tra­vail con­sen­ti et son résul­tat matériel.

Échange

Plus grand espoir que quelqu’un m’é­coute. Rien d’é­ton­nant puisque je n’é­coute per­son­ne. Ain­si en est-il du régime des échanges: je te donne pour recevoir — rare est l’in­térêt authen­tique. Écouter, être écouté: je par­le en fait d’écri­t­ure soit de l’ef­fort de pro­duire à par­tir du mai­gre per­son­nage que je suis, cepen­dant ren­for­cé par les ans et les quêtes, un échange. Quand j’y pense plus avant, je vois que c’est moins l’embêtement de n’être pas écouté (puisque m’in­dif­fèrent les échos) que celui de chercher et de ne pas trou­ver, vivant ou mort, un inter­locu­teur qui boule­verse mes idées et de la sorte lim­ite l’errance.

Déni

Les gens qui ne vous par­lent plus font bien: ils ont dev­iné que vous savez quelque chose qu’ils ne veu­lent pas savoir.

Relais

A la fin de la journée de tra­vail qui, dans ses modal­ités indus­trielles, aura duré cent cinquante ans, les ouvri­ers ne cèdent pas la place à leurs héri­tiers mais à des allogènes prêts à s’es­say­er à la tâche, con­va­in­cus comme ils sont d’obtenir l’el­do­ra­do. Nat­ifs des périphéries, ils occu­pent bien­tôt le cen­tre et sur les ruines de la cul­ture instal­lent sa copie hybridée où lib­erté ni rigueur ne comptent, où seul compte l’ar­gent comptant.

Calcul

Ce qu’ont décou­vert les auteurs d’une lit­téra­ture de voyeurs c’est que les tribu­la­tions d’un per­son­nage affron­té à la banal­ité, surtout s’il est dit existé, per­me­t­tent au lecteur de penser à tra­vers lui sa mis­ère, foin dont les édi­teurs font leur pain quotidien.

Conserve

Les quelques hip­pies qui n’ont suc­com­bé ni aux excès du corps ni au maniérisme des atti­tudes con­ser­vent une lib­erté de parole et d’ac­tion qui dans notre monde mil­limétré de machines détonne.