Motel

Pas­sage du no man’s land en pousse-pousse. A la tombée de la nuit, je suis en vue du port sal­vadorien d’A­ca­jut­la. Semi-remorques, gaz, pous­sière, vacarme, sous les ponts de fer écol­iers en uni­formes, j’ig­nore où je suis. Cer­tains annon­cent un « colec­ti­vo », d’autres ne savent pas. Un gros garçon manœu­vre un Opel rouge cus­tomisée. C’est un « euber », c’est à dire un taxi. Volant de com­péti­tion, queue de cas­tor, lever de vitesse en poigne de sabre shogun. A Cara sucia (face sale), une pas­sagère du bus m’a dit que là où je pen­sais me ren­dre (Cóbanos, choisi au hasard sur la carte) il n’y avait que deux hôtels viv­ables, le Cameron et le Camar­eras ; encore ne suis-je pas sûr d’avoir com­pris, ce n’est pas faute de l’avoir fait répéter. Je prononce mes des­ti­na­tions, le gros garçon ne sait pas. Il démarre en direc­tion des plages. A droite appa­raît bien­tôt un des hôtels, le Roy­al Decameron : por­tail gardé, palmiers ver­nis, guérite de police. « Ne t’ar­rête pas, ce n’est pas ce que je cherche ! ». « Là, il faut deman­der la per­mis­sion pour ressor­tir », con­firme le garçon. Pour faire bonne mesure, j’a­joute : « esta mujer me ha vis­to cara de rico  (cette femme a cru que j’é­tais riche) ». Nous roulons sur une piste de terre cabossée, au milieu d’une sorte de camp de gitans. Une femme net­toie une bas­sine, les petits jouent avec des pier­res, les grands tapent dans le bal­lon sur un ter­rain sans éclairage. Pre­mier hôtel, éven­tré. Sec­ond, aban­don­né. Le taxi roule sur les ornières. Le gros garçon la tête par la fenêtre sur­veille ses spoil­ers. Dans l’an­gle, sosu les arbres, une messe. Au fond d’une impasse, un hôtel. Vue de dos, lépreux. La mer doit être de l’autre côté. Il est com­plet. La pro­prié­taire appelle une col­lègue : elle aurait une cham­bre à 110 dol­lars. Dans une autre impasse, j’avise une cour. Peint sur le mur : cham­bres. Quelqu’un dans un hamac. C’est un femme, Elle appelle sa fille. Qui me mon­tre un taud­is sans élec­tric­ité. Soix­ante dol­lars. J’en pro­pose la moitié, c’est encore deux fois trop payé. Retour au taxi. Au garçon, je reprends les cinq dol­lars que j’ai don­né, je donne el dou­ble : “ramène moi au car­refour, il y a for­cé­ment un truc pour camion­neurs là-bas. « Le motel », dit-il.