Longue barre d’immeubles surmontée de grues. Sur les toits, des centaines d’ouvriers. Ils dirigent la levée d’un paquebot. Les treuils enroulent, les bras pivotent, la coque du navire craque. Le paquebot est hissé le long des façades sous le regard de milliers d’habitants. Mais le poids est lourd, trop lourd. Un balcon se fissure, puis un pan de mur, l’immeuble entier menace de s’effondrer. Gala habite un studio au douzième. Je cours, je pénètre dans l’épicerie: “Mon portable est cassé, que l’on me prête un téléphone! Vite, un téléphone…!”. Une Sud-américaine range ostensiblement le sien. Je me précipite, elle tourne le dos. Une vieille dame, aux personnes de la boutique: “qui est-il, pourquoi lui prêter un téléphone!”. “C’est Gala, je crie, l’immeuble va s’écrouler, tout les locataires mourront!”, et je récite son numéro: “00–41-718…”. Une gamine ouvre son sac, prend son téléphone, consulte ses messages.… “Pitié! Mademoiselle…!” Lentement, très lentement, la gamine: “Bon, bon, voilà… Quel numéro vous dites…?” “Zéro, zéro… quarante et un… sept-cent dix-huit…” Elle recule: “mais, c’est à l’étranger ça! Vous offrez quelles garanties en somme?”.
Mois : décembre 2020
Maison
Chaudière à l’arrêt. La question étant: “quelle température annonce-t-on pour cette nuit?” Puis au réveil: “trouverai-je quelqu’un pour réparer avant les Rois mages?” D’autant plus que les gens du coin, dégoûtés par les annonces du jour (l’interdiction prononcée par le président provincial de voyager pour voir sa famille pendant les fêtes), n’ont pas le cœur en joie.
N.R.
Nouveaux romanciers — la préface explique ce qu’on lira. Dans son introduction, l’auteur explique ce qu’il va faire. Dans le texte, l’auteur explique comment il fait ce qu’il fait. Critique dénuée de jalousie, encore moins de méchanceté, puisque j’admire Robbe-Grillet comme Butor et ne taris pas d’éloges sur Robert Pinget (quant à Sarraute, je n’ai jamais pu la lire).
Avent
Suis allé couper un sapin sur la pente. Cette année, avec prudence. La folie règne, et l’absurde, un scandale. La semaine dernière, un ami paysan qui coupait un buisson a été arrêté par les gardes civiles. Ce matin, à peine bu le litre de café, j’ai pris la hache de Cuenca. L’opération se voulait modeste. Noël passé, je me suis emparé d’un arbre de 3,5 mètres. Un tel arbre ne se transporte pas à mains nues. Cette fois, j’ai repéré un nain. L’ai mis à terre, l’ai caché. Au soleil tombant, je sui revenu le prendre. Puis je l’ai décoré et agrémenté de bougies et de guirlandes, de boules et de bas rouges, de bas aux figures de Pères Noëls dans lesquels j’ai glissé de grosse bougies pour donner la forme. Le sapin se dresse entre le bûcher et le poêle. A son pied, j’ai déposé des cadeaux pour le enfants. J’aurai tout loisir de les regarder puisque le soir venu, ils ne viendront pas.
Assez! (10)
“Dans un état libre où l’on vient d’usurper la souveraineté, on appelle règle tout ce qui peut fonder l’autorité sans borne d’un seul; et on nomme trouble, dissension, mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l’honnête liberté des sujets.” (Montesquieu, Grandeur et décadence, Chap. 13).
Voyage
Certes, il n’y a rien ailleurs qui permettrait comme par magie de se quitter pour se retrouver autre. Ici comme là, on demeure pareil à soi-même. Et cependant existe bel et bien un effet psychologique au dépaysement. Une façon de se fausser compagnie, de se dédoubler, de jouer à cache-cache avec soi-même qui contribue à la santé.