Vertige

Journée cat­a­strophique. Au-delà de l’église, il y a vingt kilo­mètres d’un parc à touristes aban­don­né. Bassins, mini-clubs, éléphants, pizze­rias, pon­tons. Mais aus­si stades com­plets, aquar­i­ums secs et casi­nos avec leurs plages de faux sable. Je vais seul, à vélo. Ce matin, le mécani­cien m’a ren­du mon engin. Cela a fail­li mal tourné. Je me pointe. Sans masque. Oublié. Le type exige d’être payé. Je lui dis que je vais le frap­per. Il me remet mon vélo. Je tourne dans le patio, je véri­fie. Tou­jours aus­si agres­sif, le gars présente l’ad­di­tion. Quand j’ai payé, il devient toute chose, détaille son inter­ven­tion. Alors je sai­sis: il craig­nait que je je paie pas (Fr. 140.-; un quart de salaire?). Nous nous séparons sans aménités. Il faut que je retourne au Ver­sailles au plus vite, Gala est au lit, malade. Et puis j’ai la fièvre. Je cuis un bouil­lon pour Gala. La bor­de. Emprunte le chemin côti­er à vélo — j’avais com­mencé par là, le parc à touristes. Il s’é­tend au-delà de la ville, après le port. C’est Tch­er­nobyl. Pas un bruit. Reste quelques pau­vres. Ils vivent là, dehors, dans des chais­es pour hand­i­capés. Je m’ar­rête. Quelques squats, quelques pom­pes. A peine la force. Des goé­lands claudiquent dans l’herbe mai­gre, l’air sent l’algue pour­rie. Quand l’on croise un local, cha­cun salue: ras­sur­er l’autre, faire son devoir. Pour­tant, hier le temps était superbe. J’é­tais faible, Gala aus­si, mais nous avons pu nous coor­don­ner pen­dant quelques heures. Et roulé jusqu’à Porec. En voiture, on ne pénètre pas dans la ville. Elle est instal­lée sur une avancée de mer, ville anci­enne, plâtrée, pastelle, roman­tique, en cher­chant romaine. Pour l’am­biance, en ces temps de dépres­sion, nous sommes chez Gior­gio de Chiri­co: vaste décor sans acteurs. Lieu sous­trait au monde. Colon­nades. Silence. Là encore, des goé­lands. Gala com­mande un bouil­lon sur un ter­rasse de café. J’avale deux Lasko. Le soleil tape sur le mar­bre. Nous demeu­rons autour de cette petite table ronde deux heures: s’il passe six per­son­nes, c’est beau­coup. A la fin, j’achète des mar­rons chauds, en face, devant le bâti­ment d’église (même prix qu’à Chaud­eron-Lau­sanne, je com­prends pas). Puis nous reprenons la route de la côte. Alors que tout est telle­ment beau, terre grasse rouge sang, églantiers, vig­no­bles, man­darines, pommes, nuages. Plus tard, en cui­sine, la notre, nous gril­lons une viande de bœuf, la meilleure, ou plutôt, la plus chère, choisie à l’é­tal du bouch­er (les autres clients, les yeux ronds de gour­man­dise nous envi­aient de pou­voir dépenser ce prix): à la pre­mière bouchée, j’ai fait “donne-ça au clebs de la place!”. Et ce matin, Gala est malade, blanche, tombante, et se lamente et tombe.