A l’aube, tandis que le village dort, nous chargeons les vélos avec ordre, précaution, pour les plus soigneux anxiété. Un vélo, une couche, un vélo, une autre couche. Le dernier est avantagé, certain que son cadre ne risque aucun dommage. Ma voiture étant la plus volumineuse à cinquante kilomètres à la ronde, c’est elle que nous utilisons. Moins agréable — elle est mienne — c’est moi qui conduit. Le col étroit de l’autre nuit, le Marie-Blanque et sous le soleil naissant, ce plateau magnifique aux pâtures sauvages, le Benous. A mon habitude, j’ai mal dormi. Soyons exact, je n’ai pas dormi. Couché à 23h00, je suis allé boire la tisane du réveil à six heures aussi fâché, perturbé, nerveux qu’au moment de rejoindre la chambre. Et pour cause, je brise mon rythme, je crains de manquer mon ascension du col et je viens de me quereller — encore — avec Gala. Mais je conduis de mieux en mieux, pour la première fois capable de négocier les virages sans freiner, peut-être que la technique apprise à vélo m’aide pour l’automobile. A Laruns, devant le collège municipal, chacun se prépare. Ce matin, nous sommes six. Le juge de Saragosse, depuis qu’il a cessé de boire ses deux litres de rouge quotidiens plus fin qu’une algue et plus véloce qu’un champion ; le maire, un maçon au physique bonhomme, à la force insoupçonnée; l’avocat, en aficionado du cyclisme, prêt à tout, le pire étant à ses yeux toujours le meilleur; un fan de football catalan désespéré, la veille son équipe a pris huit buts devant le Bayern. Après la station électrique de Laruns, premier virage mou et large, puis le panneau. Il annonce: 1709 m, quinze kilomètres de montée. Le juge se met en danseuse et décroche. Je poursuis. Les autres hésitent. Des rapports plateaux-pignons, j’ignore tout. Il serait utile d’apprendre. Depuis le temps! Mais pédaler, pédaler et pédaler. Tout est là. Tant que l’on peut, on peut. Tout de même, je surveille le rythme cardiaque. Au-delà de 156, je sors de la zone de confort. 162 bpm, dès que j’engage la poursuite. Avant la station de ski, je décroche. Vite rattrapé par le maire d’Agrabuey. Que je ne lâche plus. L’énergie me vient de la rage vécue la nuit, sous la pression des événements, des nouvelles, de la merde politique. S’il faut s’effondrer, autant que ce soit sur une pente. Une heure et quarante-quatre minutes plus tard, la ligne d’arrivée de l’Aubisque. Le maire et moi la franchissons ensemble. Suite à ma dernière accélération, il avouera : “tu m’as fait monter à 182 bpm”. Après quoi nous descendons en file, les six, tels des maîtres. Cinquante minutes et une pointe à 62km/h (début de l’été, j’avais peur). Et dans la voiture, comme nous rentrons en Espagne contents et fatigués.
-Tu es fiévreux et tu toussais, non? Mais dans le col, je ne t’ai pas entendu?
Le maire, portant la main à son masque de tissu, sans le retirer, alors que nous sommes entre nous, à bord de ma voiture:
-C’est ce masque de merde qui me fait tousser!