A l’Auberge des Quatre-Vents, derrière le cimetière de Grange-Paccots, pour une lecture de l’écrivain belge Pierre Mertens. Vingt personnes dans la bibliothèque, salle contiguë au restaurant dont la taille est celle d’un boudoir. Mertens parle, pense, raconte. David Collin le relance, le public grignote des biscuits, sirote un vin. Au bout d’une heure et demie, c’est l’heure du repas. Longue table de bois dans un salon avec cheminée (pas de feu). L’écoute, silencieuse, n’a guère permis aux gens de se rencontrer. Ils ‘acheminent, cherchent une place, n’osent pas faire le premier pas. Je m’assieds à côté d’un vielle dame hongroise venue de Nyon. Tantôt, à notre arrivée, j’ai échangé deux mots avec elle au bar. Elle est née en Uruguay. “Est-ce un pays d’avenir?” C’était, me dit-elle, mais tout cela est révolu. Il n’y a plus d’argent. C’est la misère. Puis elle s’inquiète de l’horaire de son train.
- Vous voyez, j’ai un train à la Poya à 23h03, puis une correspondance en gare de Fribourg à 23h42, il faut donc que je compte le temps de me rendre à La Poya, car si je rate le train, après cette correspondance de 23h42, il n’y a pas d’autre correspondance et je serai bloquée en gare de Fribourg. Oui, c’est cela… c’est bien 23h03, mais à la Poya, n’est-ce pas? Je crois que je vais prendre un peu d’avance. Encore faudrait-il que le service débute. Je ne sais pas si j’aurai le temps d’écouter le deuxième partie de la présentation. Oh, que c’est passionnant! Jacques Roman m’a convaincu de venir écouter Pierre.… Comment? Oui, Pierre Mertens. Non, je ne le regrette pas! Ou alors, je peux prendre un taxi. Mai si je pars à pied, vais-je en trouver un?
- Il fait nuit et aucun taxi ne passe dans le quartier.
- Il faut tout de même que j’aille à la Poya…
Penché par-dessus la table, je demande à une dame qui consulte son téléphone de vérifier les horaires des trains régionaux. Un Monsieur sort son téléphone:
- Où voulez-vous allez Madame?
- A Nyon bien sûr, mais avant tout, il me faut atteindre cette gare..
- La Poya, c’est juste là, au bout de la rue.
Et bientôt, tout le monde se met à parler horaire, correspondance et retour de la vieille dame.
- Cela vous fait rire? me demande-t-elle.
- Pas du tout, excusez-moi!
De fait, on croirait une pièce de théâtre de Pinget.
- Laisse-moi faire! dit Gala.
Et à ma voisine:
- A quelle heure devez-vous prendre votre train à Fribourg?
- Je dois le prendre à la Poya.
Gala a la poitrine dans mon assiette, je tiens en équilibre sur les pieds arrière de ma chaise. Les serveurs apportent un plat ovale. Ils présentent un morceau pâte de la taille d’un sac. Une sorte de patate géante.
- Qu’est-ce que c’est?
- La Poya, dis-je à la vieille dame.
Gala me coudoie, je manque basculer.
- Les poulets croûte au sel, annonce David Collin.
Gala m’adresse un clin d’œil, elle se lève:
- Vous allez voir comment on fait, dit-elle à la Hongroise, je vais vous trouvez un chauffeur moi!
Et de faire le tour de table pour demander si quelqu’un va en direction de Fribourg ou Lausanne, avant la fin de la lecture, pour conduire la vieille dame. Entre temps, le Monsieur qui consultait son portable pour vérifier les horaires, a appelé la centrale des taxis.
- Mangez tanquillement, il va venir.
- Où dois-je le prendre?
- Non Madame, vous ne le prenez pas, c’est lui qui vous prend.
- C’est extraordinaire!
- Oui.
La vielle dame pique alors dans son poulet. Il est cru.