A Koh Tarutao, île du sud de la Thaïlande classée parc national, une dizaine de personnes étaient réunies chaque soir à l’heure du repas sur une terrasse en dur devant la mer. Des Russes pêcheurs en eaux profondes, une famille Thaï de Bangkok, un tennisman de Varsovie et, voyageant séparément, deux couples de Français. L’un vivant dans Paris, les études finies, représentait cette bourgeoisie moyenne, fort consciente, qui prend sa part des responsabilités du pays, et sans être politisée, encore moins audacieuse, garde en réserve, quelque soit le sujet, un avis arrêté. Vingt-cinq ans, un peu d’argent, une liberté diminuée, la certitude de faire partie des privilégiés et de le mériter avec, déjà, un début de frustration. Ce couple louait, comme je le faisais avec Gala, un bungalow possédant sa douche, son lit avec draps et matelas. L’autre couple, du même âge, dormait sous tente, en bordure de plage, marchait pieds nus, fumait abondamment et se contentait de partager une assiette de riz et une bouteille de bière quand les autres résidents commandaient du poisson, du poulet, des crevettes et de grosses quantités d’alcool. Ces deux-là, partis pour six mois, n’avaient aucune situation en France. Au retour, ils prévoyaient d’aller travailler la vigne, en Valais, où le salaire horaire — disaient-ils — peut atteindre le 6 Euros. Pendant les trois jours que nous passâmes à Koh Tarutao, j’eus l’occasion de parler avec tous les résidents (exception faite des Russes qui semblent tirer une orgueil tout spécial à se montrer antipathiques), et bien entendu, avec les deux couples. Or, quand bien même l’échange devenait général, jamais la Française bourgeoise n’adressa la parole à sa compatriote. Et je crois comprendre ce blocage, dont elle me dit un mot quelques jours plus tard, alors que nous naviguions ensemble en direction de la côte (“Oui, enfin, vivre comme ça, ce n’est pas une solution”): cette liberté, cette insouciance, l’offusquaient. D’une part, le temps dont elle et son ami disposaient pour visiter la Thaïlande, dix jours, ne pouvait plus être considéré comme exceptionnel, ensuite, elle se demandait comment un couple qui travaille irrégulièrement peut bénéficier des mêmes vacances exotiques qu’elle-même, enfin, et sur ce point nous étions tous fascinés, et la bourgeoise française ne pouvait manquer de le prendre contre elle, la femme aux pieds nus était d’une beauté extraordinaire.