Propriétaires d’immeubles

Au télé­phone, la pro­prié­taire du Criblet regrette que nous ayons choisi de tels locataires. Vous auriez atten­du une quin­zaine de plus, dit-elle, j’avais une dame qui… enfin, oui, une dame plus facile. Tous les meubles posés par votre prédécesseur, et que vous avez gardés, seraient restés en place, alors que ces Ital­iens, eh bien, ils exi­gent que les parois soient peintes à neuf, non, toutes les parois!
Je remâche cette mau­vais nou­velle, sur­pris, plus que cela, fâché d’être traité de la sorte par des gens à qui j’ai fait con­fi­ance, que j’ai aidé dans leurs démarch­es, à qui j’ai offert à boire, et comme nous descen­dons le Guintzet, en ce jour férié, habil­lés en femme de ménage, seau et bal­ai à la main, je grom­melle et fustige la mani­a­que­rie de ce cou­ple, jeune et déjà vieux, qui demande que nous grat­tions le four, net­toyions les lamelles de stores, la pous­sière des ampoules et que sais-je encore? Or, une fois sur place, si les petites exi­gences sont bien de leur fait et nous coû­tent qua­tre heures de tra­vail intense, il appa­raît que la pro­prié­taire a men­ti en leur imputant une demande de mise à neuf des pein­tures. Désireux de s’in­staller au plus vite dans leurs meubles, ils pren­nent dans l’é­tat. Gala empoigne le télé­phone, et sur ce ton mielleux et com­plaisant dont elle a le secret, explique à la pro­prié­taire que tout est réglé, que l’é­tat des lieux pour­ra avoir lieu en fin de journée, qu’au­cune pein­ture n’est exigée. La pro­prié­taire acqui­esce.
Vient la fin de journée et la pro­prié­taire. Une femme au vis­age ridé, vieille pomme de garde, voix aiguë, ton cas­sant, habits mous: devant laque­lle l’I­tal­i­enne réitère sa con­vic­tion, nous prenons dans l’é­tat, pas al peine de pein­dre. Or voici que la pro­prié­taire, n’é­coutant rien, lui fait dire qu’elle exige des pein­tures sur toutes les sur­faces et cela, devant moi.
- Madame, la locataire vous dit qu’elle n’en veut pas.
La vielle femme trot­tine, se pousse dans un coin, note dans unrap­port des tach­es, grif­fures, salis­sures qu’elle invente plus qu’elle ne voit et, par sécu­rité, ne sachant plus son rôle, l’I­tal­i­enne pho­togra­phie ces tach­es, salis­sures et grif­fures leur don­nant ain­si réal­ité. 
Je m’a­vance.
- Vous avez enten­du comme moi, n’est-ce pas? La locataire prend l’ap­parte­ment dans l’é­tat.
Alors la vielle femme, prenant la locataire par le bras, passe dans la cham­bre voi­sine et pour­suit sa prise de notes.
Puis elle réap­pa­raît et me place sous le nez un rap­port illis­i­ble para­phé d’une somme arbi­traire, Fr. 1600.-
Comme je refuse de sign­er, elle a ce mot:
- Vous êtes Français vous, n’est-ce pas?
Ce qu’elle entend alors, ce que je lui dis, la laisse aba­sour­die.
- C’est la pre­mière fois en trente ans de car­rière, dit-elle cachée der­rière le buf­fet, que quelqu’un me par­le ainsi!