Chez le généreux Toldo, à la proue de sa villa, au-dessus d’une vallée privative entretenue par des centaines de villageois indiens. Se déploie sur l’horizon un cirque de volcans, la flore en plus d’être luxuriante — c’est l’altitude — est verte. Les repas sont cuisinés sur ordre à partir des produits que le maître prend au marché, à la ferme ou qu’il importe de la capitale et des Etats-Unis, et quand on ne déguste pas l’activité est consacrée au loisir, tennis en matinée, balades l’après-midi, bains glacés le soir (nous rapportons de la station-service de M. des sacs de dix kilos de glaçons dans le coffre de la décapotable). Alors débarquent de Londres sa fille aînée et deux amies. Comment ne pas se réjouir? Avant que d’être atterré. Femmes encore jeunes, les études finies, méritantes, travailleuses et fiancées, bientôt mariées. Et si le milieu est réservé et doré, ces familles blanches de la haute société mexicaine on veillé en outre a privilégier l’excellence intellectuelle, ce que j’admire. Les échelons gravis dans les capitales européennes ont permis à ces enfants d’atteindre des positions professionnelles notoires dont la valeur, en cas de retour au pays, seront d’autant mieux valorisées qu’elles sont plus rares. Du moins pour la fille de Toldo, pour les autres, l’une Allemande, l’autre Coréenne, je n’en sais rien si ce n’est qu’elles ont de hautes positions. Pourquoi dis-je tout cela l’air de ne pas y toucher? Parce qu’il n’aura fallu qu’une poignée de conversations autour de la table pour que je m’affole de l’absence de caractère, de personnalité, d’entregent de ces femmes. J’énonce ainsi, hélas ce n’est pas limitatif. Je remplirais sans effort une page entière d’adjectifs relevant le manque. Jamais à vrai dire je n’avais connu pareils individus! Et puis ce n’est pas assez — il faut y insister: ni expression sur le visage ni grâce dans le sourire, pas de curiosité dans les regards, une parole robotique, pauvre, atone. Avoir pour commensaux pareils ectoplasmes vous donnent l’envie d’aller déjeuner seul sous un arbre. L’interrogation a fait place au choc: j’essayais de racheter l’attitude, pour cela de la comprendre — elle semblait naturelle. Je n’ai dit que le défaut d’une dimension humaine, celle qui vous rend unique et donc — le plus souvent — à découvrir; il convient d’y ajouter, puisque l’on parle de femme et jeunes, l’absence de féminité, d’émotion, bref de ces gestes minuscules, du sourire spontané au jeu de la main, qui font de la femme une créature à part. Rien de tout cela. Comme si, avant que d’entrer dans le lieu splendide où nous reçoit Toldo, un portier maléfique avait confisqué à ces femmes leurs qualités. D’abord je me demandais s’il y allait d’un choix d’apparat. Une attitude surveillée, ou comme disait un certain écrivain zurichois: sur-éduquée. L’explication ne tient pas. Pas sur la durée. Or, cet état cataclysmique de la conscience se prolongea pendant tout le séjour. Pour me faire mieux entendre, il n’est pas inutile de montrer comment se traduisait cette retenue, pardon ce manque. Salut marmonné, quand il existait. Mines rentrées ou absentes. Échanges réduits au minimum. Pas d’opinion marquée lors des conversations. Et si l’on brusque, si l’on questionne, on se voit infligé une réponse qui laisse sur sa faim. Mais aussi des regards qui glissent sur les objets (qu’il s’agisse du monastère du village, des stands maraîchers, toujours au village, ou des convives, amis, familiers). Enfin, amis! La notion a‑t-elle un sens pour des individus pareillement désincarnés? Si pourtant : un soir elles annoncèrent du bout des lèvres et les yeux dans l’assiette, l’air de ne pas s’y intéresser, la venue des fiancés, pour l’une d’entre elles prochain marié. A part moi je pensais : pauvres hommes! Et continuait de sonder le mystère qui se jouait. Le sujet m’ayant affolé, il ne me laissait plus de répit: de quoi est-il question ici? Est-ce la nouvelle génération? Sont-ce les effets du cauchemar électronique? Ou alors le travail? Obligées de se faire respecter par des collègues masculins dans un environnement de grande compétition, ces femmes auraient volontairement effacé toute trace de féminité et brader la personnalité? Je me perdais en conjectures, j’en vins à téléphoner à l’autre bout de l’océan pour demander leur avis à Gala, à Evola, à Monami.
Ressaisir
A force de pourboires, les employés du Plaza Revolución me reconnaissent. J’ai un visage. Ils ouvrent la porte, saluent comme l’établit la règle, mais le sourire est motivé, naturel. Tout à mon contentement de me retrouver seul (après seulement 50 heures dans le monde du luxe), j’achète chez 7/11 cinq kilos de glaçons et des litres, plusieurs litres, de nombreux litres de Tecate rouge. La soirée peut commencer.
Symptôme
Toldo lancé à 180 km/h sur les routes “a cuota” qui ramènent à la capitale. Bien sûr, la question est: va-t-on mourir? D’ailleurs c’est moi qui occupe la position, le sac à dos sur les genoux. Derrière, son amante, une danseuse étoile, et la cuisinière, une native. Tassé dans le coffre du bolide, la meilleure nourriture, la nourriture la plus saine. Achetée à Malinalco, Toldo la rapporte pour contribuer au bilan santé, pour prolonger sa durée de vie. Et celle de ses protégés. A grande vitesse. Et pour la vitesse, nous y sommes. Malgré son petit calibre, l’Audi file comme une bombe. Dans les virages, l’expérience est spatiale, nos corps se déforment. La question est: que peut bien signifier ce type de conduite?