Invité à réfléchir sur la situation actuelle selon le modèle d’anthropologie matérialiste qu’il développe dans L’homme seul, Claude Frochaux stigmatiserait peut-être un mouvement double et complémentaire, un masochisme destructeur côté populations, une tentative de sortie du corps côté caste gouvernante.
Gravel
Après des semaines d’entraînement sur simulateur, premières sorties de plus de cent kilomètres, l’une dans la Vallée du Roncal, l’autre sur la route des monastères de Saragosse. Ciel parfait, brillante lumière. Il fait chaud. A l’heure du repas, le silence grandit, les petits cols font souffrir, la température est de trente-trois degrés. Je vise un rythme cardiaque de145 bpm, n’y parviens pas, récupère sur les faux-plats. Aux abords des villages, les vacanciers partis, les piscines municipales sont fermées. En ce début d’automne elles ont toujours leur eau bleue. Quelques feuilles voltigent. Entre les murs de pierres sèches, sur les pacages, les moutons sont de retour.
Salamanque
Départ pour la belle capitale où je décide, après trois semaines de tergiversations, d’aller voir ce bus Volkswagen équipé pour le voyage que propose un Catalan. Ce n’est pas simple. Gala refuse que l’on traverse le pays à bord de sa voiture, une Citroën C3. Petite, dangereuse, molle, sans air conditionné. De mon côté impossible de louer une voiture — pas de permis. A Pampelune, elle loue à son nom. Nous sommes en route. La voiture, une Kia accidentée, tremble à l’accélération comme une éponge. Le soir, nous retrouvons la place Mayor de Salamanque, la rue de l’Université, Gala demande un Spritz; le barman répond: “en 17 ans de carrière, j’en ai servi trois!”.
Au (fin)
Un appel du Service des autos de Genève. L’interlocuteur s’excuse pour l’erreur qui m’a valu d’être traité comme un criminel à la frontière du pays. “Ne vous inquiétez pas, lui dis-je en substance, je vais passer!”. Le fonctionnaire sur un ton obséquieux : “je suis à votre disposition. Allez directement au guichet 37 et faites-moi appeler…”. Une heure plus tard, j’y suis. En attendant que paraisse mon interlocuteur, je prends connaissance de son poste: “Responsable des douanes”; c’est ce que dit le carton posé au bas de la vitre de protection. Arrive le Monsieur. Il est Turc. Il porte le même nom de famille que l’acheteur de Döttinken.
Portes de Genève 3
Comment se nourrit-on dans la périphérie d’Annemasse? Je n’ai pas répondu à la question. Entre l’Intermarché et les bétonnières, une armada de Chinois sert dans un hangar transformé en restaurant un Buffet à volonté. Les clients se précipitent. C’est la Pologne de Jarulzeski. Cent, cent-vingt personnes font la queue. Principalement des sahariens et des subsahariens endimanchés. Au péage, ils paient quatorze Euros, passent le tourniquet, s’emparent d’un plateau et le chargent de brochettes, d’algues, de gâteaux, de saumon, de puddings, d’oeufs. Notre méthode est moins subtile. Gala double les clients rangés en file, appelle la matrone qui gouverne le portique. La Chinoise ouvre un tiroir, nous remet trois barquettes et nous voici catapultés au milieu des élus. Gala choisit ses mets, je remplis la barquette numéro 1 de riz jaune, la barquette numéro 2 de riz blanc. De retour dans la chambre 28, nous mangeons à même le lit.
Portes de Genève 2
Comment se nourrit-on dans la périphérie d’Annemasse? Manger, c’est une autre affaire. Le premier jour, au terme des mil deux cent kilomètres de route, sous le coup de l’enthousiasme et de la fatigue, nous avons gravi la falaise de l’Arve côté genevois. Dans une impasse, un restaurant au décor savoyard sert des plats de montagne au prix du caviar. Le lendemain, nous roulons au centre-ville. La nuit tombe. Ferrari, l’auberge du quartier de la gare que je fréquentais autrefois n’existe plus. Au pied des façades, l’effet est américain: pizzerias, Kebab, Chinois. Reste la brasserie de la place de l’Hôtel de Ville. Une Taverne de Maître Kanter alsacienne, aux airs de lupanar (parois de peluche rouge), au service africain. Pour y accéder il faut traverser une zone à l’atmosphère post-apocalyptique façon jeu de zombies. En décomptant les corps échoués, on aurait vite fait d’additionner les points. Mais on ne peut pas tout faire: en marche, il faut se garer si l’on ne veut pas buter sur un dealer ou un divagant. Dans la salle, loupiotes jaunes, ambiance déprimée et plateaux de fruits de mer. A ce stade, je renonce à manger. Gala choisit des huîtres. Pendant qu’elle goûte, le serveur récure la table voisine au lave-vitre. Mais je râle: les (rares) autres clients n’ont pas l’air de trouver à y redire. Justement, nous parlons de l’énergumène né dans cette banlieue de France, énergumène dont la seule mention rend Gala folle de rage, celui qui a témoigné contre elle il y a vingt ans, par bêtise, par jalousie, surtout par jalousie. Vingt ans depuis cet événement mais que Gala entende son nom et aussitôt elle songe à marquer des points au jeu de massacre. Soudain une table se lève. Nous n’avions pas remarqué ces gens assis en cercle qui calmement échangeaient. Qui passe devant nous? L’énergumène.