Comprendre 2

Invité à réfléchir sur la sit­u­a­tion actuelle selon le mod­èle d’an­thro­polo­gie matéri­al­iste qu’il développe dans L’homme seul, Claude Frochaux stig­ma­tis­erait peut-être un mou­ve­ment dou­ble et com­plé­men­taire, un masochisme destruc­teur côté pop­u­la­tions, une ten­ta­tive de sor­tie du corps côté caste gouvernante. 

Comprendre

Que les Etats-Unis sont en guerre con­tre l’Europe.

Gravel

Après des semaines d’en­traîne­ment sur sim­u­la­teur, pre­mières sor­ties de plus de cent kilo­mètres, l’une dans la Val­lée du Ron­cal, l’autre sur la route des monastères de Saragosse. Ciel par­fait, bril­lante lumière. Il fait chaud. A l’heure du repas, le silence grandit, les petits cols font souf­frir, la tem­péra­ture est de trente-trois degrés. Je vise un rythme car­diaque de145 bpm, n’y parviens pas, récupère sur les faux-plats. Aux abor­ds des vil­lages, les vacanciers par­tis, les piscines munic­i­pales sont fer­mées. En ce début d’au­tomne elles ont tou­jours leur eau bleue. Quelques feuilles volti­gent. Entre les murs de pier­res sèch­es, sur les pacages, les mou­tons sont de retour. 

Loi

Après le pour­risse­ment du cœur des villes de France par l’im­plan­ta­tion mas­sives des éner­gumènes d’Afrique, le gou­verne­ment décrète leur dif­fu­sion dans les villages. 

Salamanque

Départ pour la belle cap­i­tale où je décide, après trois semaines de ter­giver­sa­tions, d’aller voir ce bus Volk­swa­gen équipé pour le voy­age que pro­pose un Cata­lan. Ce n’est pas sim­ple. Gala refuse que l’on tra­verse le pays à bord de sa voiture, une Cit­roën C3. Petite, dan­gereuse, molle, sans air con­di­tion­né. De mon côté impos­si­ble de louer une voiture — pas de per­mis. A Pam­pelune, elle loue à son nom. Nous sommes en route. La voiture, une Kia acci­den­tée, trem­ble à l’ac­céléra­tion comme une éponge. Le soir, nous retrou­vons la place May­or de Sala­manque, la rue de l’U­ni­ver­sité, Gala demande un Spritz; le bar­man répond: “en 17 ans de car­rière, j’en ai servi trois!”. 

Espagne

Retour au pays. Le paysan est à l’en­droit même où je l’ai lais­sé dix jours plus tôt: dans notre rue. Appuyé sur sa canne, il joue avec l’en­fant du guide. Le temps est superbe, le silence complet. 

Au (fin)

Un appel du Ser­vice des autos de Genève. L’in­ter­locu­teur s’ex­cuse pour l’er­reur qui m’a valu d’être traité comme un crim­inel à la fron­tière du pays. “Ne vous inquiétez pas, lui dis-je en sub­stance, je vais pass­er!”. Le fonc­tion­naire sur un ton obséquieux : “je suis à votre dis­po­si­tion. Allez directe­ment au guichet 37 et faites-moi appel­er…”. Une heure plus tard, j’y suis. En atten­dant que paraisse mon inter­locu­teur, je prends con­nais­sance de son poste: “Respon­s­able des douanes”; c’est ce que dit le car­ton posé au bas de la vit­re de pro­tec­tion. Arrive le Mon­sieur. Il est Turc. Il porte le même nom de famille que l’a­cheteur de Döttinken.

Portes de Genève 3

Com­ment se nour­rit-on dans la périphérie d’An­nemasse? Je n’ai pas répon­du à la ques­tion. Entre l’In­ter­marché et les béton­nières, une arma­da de Chi­nois sert dans un hangar trans­for­mé en restau­rant un Buf­fet à volon­té. Les clients se pré­cip­i­tent. C’est la Pologne de Jarulzes­ki. Cent, cent-vingt per­son­nes font la queue. Prin­ci­pale­ment des sahariens et des sub­sa­hariens endi­manchés. Au péage, ils paient qua­torze Euros, passent le tourni­quet, s’emparent d’un plateau et le char­gent de bro­chettes, d’algues, de gâteaux, de saumon, de pud­dings, d’oeufs. Notre méth­ode est moins sub­tile. Gala dou­ble les clients rangés en file, appelle la matrone qui gou­verne le por­tique. La Chi­noise ouvre un tiroir, nous remet trois bar­quettes et nous voici cat­a­pultés au milieu des élus. Gala choisit ses mets, je rem­plis la bar­quette numéro 1 de riz jaune, la bar­quette numéro 2 de riz blanc. De retour dans la cham­bre 28, nous man­geons à même le lit.

Portes de Genève 2

Com­ment se nour­rit-on dans la périphérie d’An­nemasse? Manger, c’est une autre affaire. Le pre­mier jour, au terme des mil deux cent kilo­mètres de route, sous le coup de l’en­t­hou­si­asme et de la fatigue, nous avons gravi la falaise de l’Arve côté genevois. Dans une impasse, un restau­rant au décor savo­yard sert des plats de mon­tagne au prix du caviar. Le lende­main, nous roulons au cen­tre-ville. La nuit tombe. Fer­rari, l’auberge du quarti­er de la gare que je fréquen­tais autre­fois n’ex­iste plus. Au pied des façades, l’ef­fet est améri­cain: pizze­rias, Kebab, Chi­nois. Reste la brasserie de la place de l’Hô­tel de Ville. Une Tav­erne de Maître Kan­ter alsa­ci­enne, aux airs de lupa­nar (parois de peluche rouge), au ser­vice africain. Pour y accéder il faut tra­vers­er une zone à l’at­mo­sphère post-apoc­a­lyp­tique façon jeu de zom­bies. En décomp­tant les corps échoués, on aurait vite fait d’ad­di­tion­ner les points. Mais on ne peut pas tout faire: en marche, il faut se gar­er si l’on ne veut pas buter sur un deal­er ou un diva­gant. Dans la salle, lou­pi­otes jaunes, ambiance déprimée et plateaux de fruits de mer. A ce stade, je renonce à manger. Gala choisit des huîtres. Pen­dant qu’elle goûte, le serveur récure la table voi­sine au lave-vit­re. Mais je râle: les (rares) autres clients n’ont pas l’air de trou­ver à y redire. Juste­ment, nous par­lons de l’én­er­gumène né dans cette ban­lieue de France, éner­gumène dont la seule men­tion rend Gala folle de rage, celui qui a témoigné con­tre elle il y a vingt ans, par bêtise, par jalousie, surtout par jalousie. Vingt ans depuis cet événe­ment mais que Gala entende son nom et aus­sitôt elle songe à mar­quer des points au jeu de mas­sacre. Soudain une table se lève. Nous n’avions pas remar­qué ces gens assis en cer­cle qui calme­ment échangeaient. Qui passe devant nous? L’énergumène.

Equilibre

Cha­cun, seul face à lui-même, c’est à dire enté sur un assem­blage d’arte­facts, entre­tien­dra la rela­tion qui rend pos­si­ble la vie, par­fois dans la plus grande spon­tanéité, par­fois en néces­sité de se per­suad­er, par­fois con­fron­té à l’abîme.