Sans recul pas de cri­tique, sans place pas de recul. Ceci pour les villes, lieux de den­sité: on ne “sort” pas de Paris. Donc on voy­age. Le voy­age à grande vitesse et haute dose (et bas prix), l’in­verse du recul. A 5 mil kilo­mètres de chez moi, on me dit que je suis chez moi. Les autochtones sont payés pour que je le con­state: je suis chez moi. C’est eux qui ne sont plus chez eux. Ils ne le diront pas. Ils sont payés pour se taire. Leur per­spec­tive, leur recul, leur capac­ité cri­tique est hypothéquée.

Genève, ville paupérisée. Per­son­ne ne s’en­tend. On tra­vaille et on dépense, mal. Il faudrait des vendeurs et des acheteurs qui par­lent la même langue. Il n’y en a pas. Cent langues. Autant de cou­tumes. Une fos­se. Il y en a qui s’en félici­tent. C’est qu’il en font méti­er: tou­jours l’intérêt.

L’avenir est au silence. Médi­ta­tion et guerre. Deux extrêmes.

Dans le quarti­er de vil­las. Le voisin installe une bal­an­coire pour ses enfants. Struc­ture en tubes à mon­ter soi-même. Empat­tem­nents bleus, barre cen­trale rouge, bal­anciers jaunes. Le car­ton sur le côté, pro­tégé de la pluie. Récupéra­tion, le jeu­di. Même bal­ançoire que dans le Gers à 1000 kilo­mètres de Genève, même bal­an­coire qu’à Fri­bourg chez ma mère, même bal­an­coire que dans mon jardin, même bal­an­coire que les voisins du pres­bytère qui pour­tant n’ont pas d’enfants.

Que per­son­ne ne s’in­quiète de l’ex­is­tence d’un mono­pole de la presse en Suisse est choquant.

Une vraie fatigue, remède con­tre la moitié des mal­adies modernes.

Ils veu­lent combler les caves, maîtris­er l’e­space, con­trôler le niveau moyen — ils le font. Ceux qui le font sont ceux qui ne sor­tent pas ni ne volent ni ne vont sous terre: ils comblent, con­trô­lent, maîtrisent, ils ont pour ça des hommes de main.

Foulard islamique sur la tête des immi­grés dans nos villes. L’ab­sence de réac­tion en dit long sur notre veulerie.

A la mairie, niveau récep­tion, je ne dis pas qui je suis et on me traite comme un va-nu-pieds. Quand je sens que je ne vais pas obtenir ce que je suis venu chercher, je dis qui je suis: on s’ex­cuse, on me fait asseoir et on s’excuse.

Sur le chemin il y a une femme au petit chignon. Je la con­nais: c’est la femme du char­p­en­tier. Elle tient un bâton dans la main. Ses yeux sont fer­més. Une méchanceté pèse sur ses paupières. A droite le silo à béton de la cimenterie. Il goutte sur une tôle. Il est six heures, la cimenterie est fer­mée. C’est le seul bruit. La dame regarde la mont Retord. Elle ren­tre de vacances. Dans la con­ver­sa­tion il est impor­tant qu’elle puisse plac­er cette phrase: “je ren­tre de vacances”. Pour ponctuer elle donne un coup de canne. Je dis “oui-oui…” je veux m’en aller. Quand on se promène on ne veut pas par­ler. Pas trop. Elle insiste, “voir com­ment les gens vivent est impor­tant”. Elle marche der­rière moi après que j’ai dit “adieu!”, répète:
- .. c’est impor­tant.
Je me retourne, je souris. De l’autre côté de la route, sa mai­son à un étage est très plate. Une de ces maisons choisies dans le cat­a­logue. Les tuiles mouil­lées de brume, l’an­tenne télévi­sion. Des véhicules passent dans le vil­lage tout près de sa mai­son qui est aus­si celle du char­p­en­tier. Les voitures du con­tremaître de la car­rière qui sort tou­jours dernier, mais aus­si des pen­du­laires de retour de Genève. Elle leur fait signe. Plus tard, alors que je suis sur le seuil de ma mai­son, je la vois qui dis­cute avec une auto­mo­biliste. Quand la voiture démarre, elle bran­dit sa canne.