Ce qu’on admet pas, c’est qu’il n’y a rien à faire. La condition s’améliore — sans fin. La frustration demeure. Honorer la vie, c’est ça — vivre. Le mal vient de la représentation de la fin. Plutôt, de cette incongruité: un état final et vivant.
Le mur qui monte et l’échafaudage sans lequel il est impossible de monter le mur. Et chaque jour se lever plus tôt pour arriver au sommet de l’échafaudage, et chaque jour arriver plus tard au pied de l’échaufaudage où sont les vivants de la famille. Cependant, lorsqu’on aligne les briques, le ciel est en face, comme au premier jour.
Et quand je rentre, l’oeil glauque, les jambes cotonneuses, ma femme se promène dans le jardin avec une bouteille de Champagne et un plat de foie gras, me retourne, embarque les enfants, nous pousse chez le voisin — lui et d’autres dévoués ont rechargé la batterie de sa voiture dont elle a laissé les phares allumés. Elle distribue les carottes à éplucher, rempli des bols de cacahouètes, renverse le poulet, hâche la coriandre, exige d’un breton qu’il débouche le vin. Il fait nuit dans le village, la pluie martèle sur les toits, la fatigue pèse, c’est lundi.
Elle n’osait pas me dire, elle est enceinte. Est-ce que je suis content? Bien sûr que je suis content. Quand on est content et convaincu que c’est ce qui pouvait arriver de mieux, ce contentement doit-il vous remplir comme un sentiment fort? Certainement. Il ne le fait pas. C’est que je suis content pour elle, or c’est le contement mutuel, la satisfaction des égoïsmes respectifs qui emplit le corps propre de chaleur. Contentement moral alors? J’aurais souhaité tout autre chose. Quand tout autre chose est impossible, il faut aller au mieux.