Chaque vil­lage a son héros. Au bistrot de la place, à l’épicerie ou à la poste, il faudrait deman­der son nom, son adresse et s’il est mort, son his­toire. Com­ment est-il devenu le héros d’une poignée d’hommes? Celui dont on par­le? Celui qui défait la banal­ité? Dans ce groupe des héros, autant de canailles que de des­tins selon la loi. Le com­mun les tient en même estime.

Bali, Hobo­ken ou Oax­a­ca — seul compte le bitume sous nos semelles. Tant qu’ils ne sont pas réal­isés, ces mirages nous dévi­talisent. Fer­mer les yeux pour tarir leur représen­ta­tion et sen­tir que le corps a deux semelles et repose sur une por­tion de bitume. Cet autre chose qui nous réclame là-bas nous rav­it. Cet autre chose détru­it l’e­space, pré­cip­ite le temps, rap­proche la mort jette con­tre elle. C’est de l’e­spoir, mais une forme d’e­spoir qui met l’être en supend, le tient dans un faux espace. Ce qui peut avoir lieu le peut en nous, à l’in­térieur du corps posé sur ses semelles.

Au cen­tre du tun­nel il trou­va une cahute. Le fonc­tion­naire qui l’oc­cu­pait alluma une torche, lui remit un tick­et et atten­dit la main ten­due.
- Je n’ai rien sur moi.
- Il faut pay­er.
Comme il rebrous­sait chemin.
- Non, ce serait trop facile.
- Je vous dit…
- Et com­ment comptez vous pay­er la sec­tion du tun­nel que vous avez par­cou­rue?
- J’ig­no­rais.
- Les autorités du tun­nel sont strictes.
- Qu’est-ce que je peux faire?
- C’est votre prob­lème. En tout cas n’e­spèrez pas ressor­tir sans avoir payé.

Si l’on veut se représen­ter l’en­ne­mi de notre société, le mieux sera de se représen­ter l’en­ne­mi tel que notre société se le représente, puis de chercher à quel intérêt répond cette représen­ta­tion. Là où est l’in­térêt est l’en­ne­mi véritable.

Un nuage sur le Vuache comme je n’en ai pas vu. Enorme, dense, bas. Une sorte de bon­net à théière, un nuage posé. Un pilote fan­tasque igno­rant la géo­gra­phie locale aurait cer­taine­ment dirigé son appareil sur la mon­tagne croy­ant ressor­tir de l’autre côté.

La tolérance que revendiquent ces jours les gou­verne­ments occi­den­taux pour le compte des mass­es traduit la lâcheté d’hommes bien infor­més qui man­quent du courage d’ex­clure des démoc­ra­ties les indi­vidus qui n’ont pas pas la capac­ité de se repecter. Ils dis­crédi­tent ain­si dans son principe le respect d’autrui et provo­quent la fail­lite de la lib­erté sociale. Par­mi ces nihilistes, il doit aus­si y avoir de véri­ta­ble fas­cistes, con­temp­teurs d’une idée de caste supérieure. Ils pensent peut-être vivre un jour ailleurs, ou séparés et s’ils sont vic­times de cette illu­sion c’est parce qu’au­jour­d’hui — et chaque jour un peu plus — la masse tolère qu’ils vivent autrement ou , ce qui revient au même, appel­lent “démoc­ra­tiques” nos systèmes.

Un pla­ton­isme sans Dieu (sans Idées) où l’on trou­verait à la légiti­ma­tion de l’iné­gal­ité sociale entre les indi­vidus un principe nou­veau. Nou­veau et qui n’aboutisse pas à la guerre. Ce qui nous ramène à l’ex­pé­di­ent d’un Dieu…

Tout et son con­traire — furieux, quit­tant une posi­tion pour aller à l’autre, l’autre pour revenir à la pre­mière, n’ayant de cesse de quit­ter, de chang­er la posi­tion, aimant arracher, ce qui fait sen­tir la vie, ce qui la met à quelques cen­timètres de ce qu’elle nie dans cette fébril­ité, la peur, la mort.

Faire de grandes choses est pos­si­ble, des choses lumineuses. Nul ne peut dire ce qu’elles sont et ce qu’elles sont ne compte pas, mais on sent qu’elles sont grandes et c’est leur lumière. Si on veut nom­mer ces choses, si on dit “j’ai saisi une tasse, grimper un escalier, ramass­er un cail­lou”, lumière et grandeur ren­trent dans la chose et la parent.

Der­rière chaque obsta­cle, un autre obsta­cle. On peut con­sid­ér­er que cela pren­dra fin et s’ef­forcer d’at­tein­dre le dernier obsta­cle pour le sur­mon­ter. Dans cette lutte, le rap­port à soi est per­du. On peut aus­si aban­don­ner, choisir la voie spir­ituelle. Le rap­port à soi est sauf, mais pas la vision de ce qu’est la société.