Aujour­d’hui je me sou­viens du sen­ti­ment éprou­vé à douze ans pour une écol­ière de mon âge. Je me sou­viens de ses cheveux, de sa façon, de ce qu’elle dis­ait, était, m’in­spi­rait. Je m’en sou­viens parce que, ne por­tant pas ma main sur elle, je n’ai pas exténué mon imagination.

Un musée où il n’y aurait d’autre chose à voir que le regard d’un autre peu­ple sur nous-même.

Nos enfants nous trou­vent-ils sérieux? L’im­por­tant est qu’ils nous trou­vent, la ques­tion du sérieux vient après. Et si sérieux il ne nous trou­vent pas, ils s’ef­for­cent de nous con­sid­ér­er comme tels.

Il neige dans toute la France. Mar­seille, Nice, Toulouse sont arrêtées. Les avions cloués sur le tar­mac, les auto­mo­bilistes hél­itreuil­lés. Ici, dans le Beau­for­t­ain, milieu des Alpes, il tombe une poudreuse qui me per­met de sor­tir chercher mes bières en chausettes.

Des mes par­ents j’ai appris l’or­dre et la désobéis­sance. Aucun des deux n’a de place dans la société actuelle.

Notre civil­i­sa­tion mod­erne a atteint son acmé dans les mod­èles européens des années qua­tre-vingt (trois ou qua­tre pays.) A ce stade, per­fec­tion­ner l’ac­quis, impli­quait de refuser les prérog­a­tives démoc­ra­tiques à la par­tie la moins capa­ble de la société. Le choix inverse — exten­sion du marché au monde — a favorisé dans la masse les com­porte­ments d’in­er­tie, lesquels finiront pas emporter toute cul­ture de la liberté.

Le riche est attaqué, le pau­vre frag­ile. Quant à l’homme moyen, le riche le méprise, le pau­vre le demande.

La voiture a com­mencé sa glis­sade sur le route enneigée.
- On va se retourn­er, ais-je dit.
Juste après la voiure a plongé dans le fos­sé. J’ai eu le temps de retourn­er ma bouteille de bière.
Un paysan nous a sor­ti de là.

De la force des con­vic­tions venait l’ar­bi­traire, l’écrase­ment du peu­ple autre, mais aus­si le style et la hau­teur de pensée.

Un ravisse­ment s’in­stalle lorsqu’on écrit dans les justes dipo­si­tions. Encore faut-il en béné­fici­er. La vie courante empêche. On lutte. On aboutit par­fois, et alors on com­mence à écrire. Puis on arrête, la vie courante vous ter­rasse, et on lutte encore. Autour de moi j’ai des exem­ples d’écrivains dégagés des con­tin­gences. L’ar­gent est disponible. N’ayant pas à tra­vailler, ils auront tou­jours une étape d’a­vance. Leur domaine de lutte est l’écri­t­ure. Le peu d’ex­péri­ence que j’ai du ravisse­ment me fait sen­tir com­ment on glisse de celui-ci au tal­ent, au génie peut-être. Mais à voir les regards de M.L., je vois qu’on glisse aus­si dans la folie.