Rien de plus pénible que de recevoir ses amis des jours d’affilée, ou il y faut un château. Parler sans cesse, de rien. S’entretenir. Quand vient le moment de s’excuser, je suis heureux de prendre le chemin du lit, en chambre je m’aperçois qu’à ce régime même la lumière est de trop et j’éteins, pressé de me défaire.
A Gimbrède, petite voisine au talent enfantin dont le rire fait tressauter quand il surgit vif et spontané. Le soir, ses parents disputent une partie de boules sous les platanes. Et le lendemain matin, à peine sonnées les cloches de dix heures, elle reparaît à notre porte, vient jouer. Demande si elle peut manger à midi, rester un peu le soir. Le lendemain, c’est L. qui traverse la place, va chez la voisine, disparaît tout le jour et demande encore à dormir là-bas.
Le poirier et le pêcher agitent leurs branches dans la chaleur, l’herbe jaunit, les chats dorment contre les marches de l’église. Je n’entend pas une voiture. De la forêt au Rhône, le paysage est un. L’atelier n’a pas de fenêtre qui puisse s’ouvrir et il faut pour persévérer se mettre à moitié nu. Dans cet état j’écris des lettres fictives pour Voies secondaires, et parce qu’elles sont fictives — en partie au moins — il leur manque le coeur et le souffle. Il est à craindre qu’elles n’aient le caractère forcé de ces courriers écrits sur demande à des destinataires indifférents, lettres de remerciement par exemple. Mais si j’en écris dix, douze, ou plus, la fatigue aidant…
En mai 1989, nous avons atteint l’équilibre. Nous étions quinze ou dix, sept au moins, pas reliés, disponibles, amicaux, heureux et indifférents et devant nous étaient les heures. Chacun proposait. On répondait ou on se taisait. Si on partait, on partait à plusieurs, pour un jour, une nuit ou plusieurs jours, sans fermer la porte, sans s’habiller, sans souci.