Des mil­liers de francs dépen­sés — dix, vingt, plus — et des vendeurs tou­jours secs, arro­gants, las.

Equer­rage de la salle de bains. Brouil­lé avec la math­é­ma­tique, ce depuis mes 12 ans. Le plom­bier et le chauffag­iste, per­plex­es après que j’ai sig­nalé une cloi­son asymétrique, cherchent l’er­reur. Cherchent à la théoris­er. Nous dessi­nons au sol, con­tre les murs. Ils pré­ten­dent que j’ai tort, je tiens bon. En fin de compte, par le raison­nement, nous trou­vons 20 cen­timètres d’ou­ver­ture à rectifier.

Du sud de la France, du moins à ce qu’elle pré­tend, Gala m’en­voie sur le portable de brefs mes­sages déli­rants et bâclés où je suis traité d’ ”igno­ble”.

Les Roumains (bien qu’il y ait deux polon­ais dans la nou­velle équipe). Depuis qu’ils savent quel salaire je paie à l’heure, en plus de tra­vailler avec force, énergie et déci­sion, tra­vail­lent le sourire aux lèvres. A ce prix-là, ils démoli­raient la mai­son pour le plaisir de la recon­stru­ire. Les chantiers que je désigne (crépi, chape, murets, march­es, dal­lage, pein­ture…) sus­ci­tent une réponse invari­able: “pas de prob­lème”. De fait, comme je m’ab­sente pour répon­dre au télé­phone, les voici à l’oeu­vre. Débar­qués d’une petite auto same­di matin à 8h30, repar­tis ce dimanche à qua­torze heures, ils ont cumulé 45 heures de tra­vail. La semaine ils font leurs 50 heures dans le bâti­ment, le week-end ils trans­for­ment ma mai­son en palais rustique.

En dépit de la dis­pari­tion de Gala (une de plus), journée de par­fait bon­heur avec les enfants dans le Jura proche que nous par­courons à deux voitures, au milieu des bois tor­turés et par un beau soleil, pour gag­n­er dans le Bugey une ferme mod­èle où sont assem­blées mil chèvres que nous ne voyons pas, l’éleveur étant, le dimanche, tout à son foy­er et à son horaire de repos, heureux de ven­dre ses fro­mages, mais ne cédant nulle­ment devant les regards sup­pli­ants de nos qua­tre enfants qui aimeraient voir le trou­peau. Et l’éleveur monte faire sa sieste dans sa vil­la au crépi juste séché tan­dis que M. m’aide à traîn­er dans la paille, con­tre la petite façade de la ferme, où nous serons abrités du vent, la table de pique-nique sur laque­lle nous débal­lons des pommes, du pain, les fro­mages et des amaret­ti de Modane.

Les Roumains, en force, ce same­di, dans la mai­son, dès 7h30. Hir­sute, je vais au café quand Mar­ius m’an­nonce qu’il leur fau­dra du tra­vail car le car­relage qu’ils prévoy­aient de finir sur deux jours sera fait d’i­ci midi. Je cherche en mâchant des tartines. Puis je désigne des chantiers: maçon­ner le bas-mur de la véran­da, paver 80 m² d’al­lées, couler une chape dans la salle-à-manger… La réponse invari­able de Mar­ius, “pas de problème”.

Edouard inter­dit quand il apprend que je me suis séparé d’un ami pour une phrase. Oui mais, lui-dis-je, c’est tout son car­ac­tère que con­te­nait cette phrase.

Après deux heures de pour­par­lers Gala monte en voiture et me rejoins à Genève. Nous sor­tons, à onze heures, mais le lun­di la ville est fer­mée. Est seule éclairée la porte du 75, l’antre d’E­in­stein. Trois ou qua­tre épaves et Michel le chi­nois (il y a vingt ans, à mon retour d’Aus­tralie, dans ma cui­sine, il révi­sait ses exa­m­ens de licence un six-pack à portée de main). Affublé d’une chaus­sette, il a les yeux hal­lu­cinés et peine à me nom­mer. Plus tard, il retrou­ve la parole et chante des lita­nies où ne fig­ure pas un mot de français, tirades de syl­labes qui bout à bout for­ment une prosodie automa­tique. Cela dure toute la nuit. Gala lui répond, j’a­ban­donne. A trois heures du matin, dans son apparte­ment des grottes — frigidaire vide, cen­dri­ers, livres éru­dits et recueils de poésie en piles — il se met à par­ler ital­ien puis latin. Nous dor­mons sous un piano à queue, il s’af­fale dans un fau­teuil, un bouteille de marc con­tre la poitrine. Sur l’or­di­na­teur tour­nent des enreg­istrements fla­men­co de l’avant-guerre .

A Helsin­ki j’avais un copain Mal­gache. Comme je m’é­tais coupé la main, il me jura que j’avais le signe du dia­ble et que je péri­rai avant la fin de la récréa­tion. Je me mis à sur­veiller l’horloge.

Ma pre­mière expéri­ence de vie adulte, à Majada­hon­da, prés de Madrid, en 1975. Nous n’al­lions pas à l’é­cole. Dans un super­marché, nous avons acheté un mag­a­zine pornographique, une boîte de sar­dines et une bouteille de bière. Le fils du camion­neur venait de per­dre sa mère, il s’ap­pleait Ange. L’autre, Jean-Michel, com­mençait la drogue.