Agréable projet que je me propose de réaliser, si les facteurs extérieures le permettent, dans le calme: regarder le spectacle social avec sympathie, pitié, dégoût et autant de distance qu’il se peut, préparer un plan d’évacuation, écrire pour me représenter ce qui est visible et que nul ne consent à voir, cela en me promettant, quand bien même s’effondrerait le minuscule avantage financier qui me sert de viatique pour réussir cette traversée latérale, de ne pas revenir sur mes pas.
La presse
La presse a pour tâche de transmettre à travers mille faits divers et politiques narrés dans un style télégraphique excluant la réflexion une information: il ne se passe rien. Avec une conséquence double: privé de saisie, l’esprit se délite, privé de guide, le corps s’en remet à l’impulsion.
Trois fois
Trois fois en quelques semaines, venant de peintres et de photographes, j’entends cet aveu résigné devant l’étouffement mercantile dont ils se disent les victimes: la quantité des œuvres en circulation condamne toute visibilité, durée, perfection. Je fais observer que du fait de la production musicale assistée par ordinateur, l’œuvre musicale est la première victime de ces données nouvelles et que la littérature, bien qu’elle ne soit pas épargnée (voir l’orchestration des Rentrées) n’est pas dans un état qui me pousse à résignation, bien au contraire: un tel acharnement à détruire par la quantité pourrait contraindre la littérature à renouer avec une clandestinité de bon aloi (même si cela témoigne, sur le plan général, d’un abattement des libertés.)
Pusillanimité
Pusillanimité de cette organisatrice genevoise de lectures à qui, après demande, j’envoie le recueil poétique d’un écrivain en vue d’une invitation et qui, vraisemblablement embarrassée par un jugement esthétique défavorable qu’elle ne veut rendre public, garde le silence. Ou n’a-t-elle tout bonnement pas les moyens du jugement, émoulue comme elle est de l’un de ces parcours en atelier où l’on élève des écrivains hors-sol à la façon des tomates industrielles?
En soirée
En soirée, au cours d’un bref échange, afin d’établir ce qui m’oppose aux tenants naïfs du “tout culturel”, ce Sésame, cette abomination dont les cercles d’argent se servent pour embrigader les bonnes — mais faibles — volontés, je distingue “culture” et “art” et définis la première: ensemble des connaissances qui me permettent de porter un regard enrichi sur le monde.