La presse

La presse a pour tâche de trans­met­tre à tra­vers mille faits divers et poli­tiques nar­rés dans un style télé­graphique exclu­ant la réflex­ion une infor­ma­tion: il ne se passe rien. Avec une con­séquence dou­ble: privé de saisie, l’e­sprit se délite, privé de guide, le corps s’en remet à l’impulsion.

A quatre heures

A qua­tre heures du matin, éveil­lé par des coups de langue et mis en posi­tion de foutre. Elle par­le ensuite du soleil de minu­it et se rendort.

Au musée

Au musée de l’his­toire d’Alle­magne, sec­tion République de Weimar, une affiche élec­torale authen­tique: Votez Hitler, Liste no 1. Curieuse sen­sa­tion devant cette feuille de papi­er noir et rouge déchaî­nant des pas­sions dont l’His­toire n’a pas fini de tir­er les conséquences.

Trois fois

Trois fois en quelques semaines, venant de pein­tres et de pho­tographes, j’en­tends cet aveu résigné devant l’é­touf­fe­ment mer­can­tile dont ils se dis­ent les vic­times: la quan­tité des œuvres en cir­cu­la­tion con­damne toute vis­i­bil­ité, durée, per­fec­tion. Je fais observ­er que du fait de la pro­duc­tion musi­cale assistée par ordi­na­teur, l’œuvre musi­cale est la pre­mière vic­time de ces don­nées nou­velles et que la lit­téra­ture, bien qu’elle ne soit pas épargnée (voir l’orches­tra­tion des Ren­trées) n’est pas dans un état qui me pousse à résig­na­tion, bien au con­traire: un tel acharne­ment à détru­ire par la quan­tité pour­rait con­train­dre la lit­téra­ture à renouer avec une clan­des­tinité de bon aloi (même si cela témoigne, sur le plan général, d’un abat­te­ment des libertés.)

Pusillanimité

Pusil­la­nim­ité de cette organ­isatrice genevoise de lec­tures à qui, après demande, j’en­voie le recueil poé­tique d’un écrivain en vue d’une invi­ta­tion et qui, vraisem­blable­ment embar­rassée par un juge­ment esthé­tique défa­vor­able qu’elle ne veut ren­dre pub­lic, garde le silence. Ou n’a-t-elle tout bon­nement pas les moyens du juge­ment, émoulue comme elle est de l’un de ces par­cours en ate­lier où l’on élève des écrivains hors-sol à la façon des tomates industrielles?

Un homme

- C’est un homme adorable.
Ce qui veut dire, dans la bouche de cette femme, gen­til. Plus exacte­ment, qui me soulage de toutes les tâch­es que je ne veux pas faire en plus de celles que je ne fais pas. 

La littérature

La lit­téra­ture est — et doit demeur­er, sauf à dis­paraître — un out­il de recherche.

En soirée

En soirée, au cours d’un bref échange, afin d’établir ce qui m’op­pose aux ten­ants naïfs du “tout cul­turel”, ce Sésame, cette abom­i­na­tion dont les cer­cles d’ar­gent se ser­vent pour embri­gad­er les bonnes — mais faibles — volon­tés, je dis­tingue “cul­ture” et “art” et défi­nis la pre­mière: ensem­ble des con­nais­sances qui me per­me­t­tent de porter un regard enrichi sur le monde.

Effondrement

Effon­drement de la capac­ité lan­gag­ière. Lorsque la vérité ne peut plus être con­testée ni admise, elle ne peut plus être trou­vée et n’ex­iste plus que sous une forme figée : alors com­mence le règne de la vérité morte, laque­lle n’a qu’une fonc­tion, se soumet­tre les existences.

Sur la grève le ressac déposa des indi­vidus dont le plus gros, qui ne mesurait guère qu’une dix­ième par­tie de l’in­dex que l’indigène gar­di­en de l’île tendait dans sa direc­tion, déclara:
- Enlève-toi de là!
Le rire de l’indigène fit frémir les palmiers et se propagea jusqu’au vil­lage. Ses con­génères accou­rurent. L’un des intrus s’a­vança et dit:
- Nous venons manger, nous ne vous fer­ons pas de mal.
Les indigènes, casqués et armés, rirent plus fort. Une sec­onde après les indi­vidus n’é­taient plus sur la plage. la sec­onde suiv­ante, ils étaient de retour.