Colombes de Gimbrède

Je garde des colombes de Gim­brède excel­lent sou­venir. Rien de pré­cis, mais une musique, une présence. Longtemps je pen­sais qu’elles étaient de pas­sage. Lorsque je com­pris qu’elles étaient attachées au vil­lage, aux quelques maisons qui com­po­saient la bastide, elles me dev­in­rent pré­cieuses. J’ap­pris à les dis­tinguer de ces grosse colombes au vol pataud que le voisin nour­ris­sait pour en faire repas. Les unes ne quit­taient guère la tôle ondulée de leur abri, les autres décrivaient des cer­cles dans le ciel et se posaient au gré des heures sur le clocher, la place ou sur ma fenêtre. Dans leurs déplace­ments, elles sif­flaient. A l’aube, leur chant tirait le vil­lage du sommeil.

Entendre pleurer

Enten­dre pleur­er un petit enfant quand vient de s’écrouler son monde me fend le cœur.

Jeune homme

Jeune homme qui se retourne avec non­cha­lance vers une fille, et celle-ci, avec la même lenteur, comme s’il y avait cause mécanique, approche la main de sa jupe et la tire sur ses fesses.

La glorification

La glo­ri­fi­ca­tion des déla­teurs est d’ores et déjà au programme.

Devenir le maître d’un animal

Devenir le maître d’un ani­mal domes­tique. Que cherche-t-on à se prou­ver qui ne l’est déjà? Enfant, j’avais, comme ont les enfants, une affec­tion enchan­tée pour le berg­er alle­mand que mes par­ents m’avaient don­né. Puis un jour que j’é­tais en vacances en Suisse, de bon matin ma grand-mère décroche le télé­phone. J’en­tends par­ler à mi-voix. Pronon­cé en français dans une con­ver­sa­tion en bernois, le mot “mort”. Ain­si dis­tin­gué il atteint mon oreille de dormeur à cette époque déjà sen­si­ble au moin­dre bruit. Je me sou­viens d’avoir aus­sitôt pen­sé: papa est mort. Au petit-déje­uner, ma grand-mère ne dit rien. Je bois le café au lait, je mange le Gruyères, j’at­tends. Quand j’ai fini, elle  par­le.
- Il est arrivé quelque chose à Ulysse.
Que je me sou­vi­enne cela ne m’a pas autrement affec­té. Certes, j’ai regret­té pour le chien que celui-ci soit mort en tant que chien, mais j’avais, et j’ai tou­jours dans l’idée, qu’il s’ag­it d’un règne dif­férent, sans mesure com­mune, présen­té comme tel du fait de l’empathie absurde de quelques hommes qui faute de trou­ver une récep­tion humaine à leurs sen­ti­ments les dépla­cent dans une bête dont ils font une par­tie d’eux-mêmes.

La noblesse d’esprit

La noblesse d’e­sprit; ce que le siè­cle précé­dent à ban­ni dans les faits et qui bien­tôt devait oblig­er le résis­tant à s’in­car­n­er dans la fig­ure du héros, le XXI ème siè­cle  l’in­ter­dit au nom de l’é­gal­i­tarisme et con­damne les meilleurs à l’ignominie.

La constance

La con­stance, étrange qual­ité qui dénote l’obéis­sance, l’im­bé­cil­lité ou le volon­tarisme. Dans le pre­mier cas le fidèle s’ac­com­plit en Dieu et s’épuise en tant que créa­ture ou se sac­ri­fie à une principe supérieur, en général poli­tique. Dans le sec­ond la nature informe et pour­voit. Pour le volon­tariste, c’est un peu la théorie de la grâce protes­tante: faute d’y attein­dre, on se déter­mine de façon arbi­traire et on tient le cap.

Alexandertplatz

Alexan­dert­platz; nous étions tan­tôt au pied de l’Hô­tel de ville de Berlin-est. Les fonc­tion­naires de l’Alle­magne démoc­ra­tique de Honeck­er croisent-ils dans la ville réu­nifiée leurs anciens admin­istrés? Les arresta­tions, vex­a­tions, pour­suites sont-elles par­don­nées? Le sen­ti­ment de la lib­erté recon­quise a d’abord dû favoris­er l’ou­bli de la dette, mais ensuite, au moment de l’oblig­a­toire et coû­teuse instal­la­tion dans le réel? Pré­ten­dre que les cir­con­stances expliquent les com­porte­ments est une lâcheté. Elles ne les expliquent ni les ne les jus­ti­fient. J’in­cline plutôt à croire que les car­ac­tères néfastes trou­vent à s’ex­primer lorsque les cir­con­stances his­toriques leur four­nissent un cadre légal. Or si les car­ac­tères sont pérennes, il y a dans la foule qui m’en­toure des hommes et des femmes qui n’hésit­eraient pas à se met­tre dans l’in­stant au ser­vice d’une nou­velle entre­prise. Car­ac­tères dor­mants qu’un meneur habile pour­rait éveiller. Inquié­tante alchimie qui plaide en faveur d’une his­toire cyclique.

Alain Veinstein

D’après Etan, Alain Vein­stein aurait dit à Peter Stamm qu’il comp­tait de radio par­mi les qua­tre écrivains qu’il avait eu le plus de plaisir à recevoir dans son émis­sion les Nuits mag­né­tiques. J’aime Vein­stein, sa justesse de ton, son tal­ent cri­tique, ses cir­con­lo­cu­tions, j’achète Agnès de Peter Stamm. Petit roman, mal traduit, dont le seul mérite est de paraître racon­ter une his­toire vraie. Absence de style, de pro­fondeur, de recherche, texte sans poids. Ecri­t­ure en mode mineur qui agace. Naïveté de la phrase qui con­fine à la pose. Et si Vein­stein avait voulu dire qu’il rêvait d’écrire un ain­si, lui chez qui une intel­li­gence exces­sive con­damne toute ten­ta­tive romanesque?

Parce qu’elle est orpheline

Parce qu’elle est orphe­line l’Amérique a réus­si ce tour de force de nous couper de notre héritage. Ce que je peine à com­pren­dre c’est pour quoi les Juifs, peu­ple du Livre et de la trans­mis­sion, a mis Hol­ly­wood au ser­vice de cette machine de guerre.