Je garde des colombes de Gimbrède excellent souvenir. Rien de précis, mais une musique, une présence. Longtemps je pensais qu’elles étaient de passage. Lorsque je compris qu’elles étaient attachées au village, aux quelques maisons qui composaient la bastide, elles me devinrent précieuses. J’appris à les distinguer de ces grosse colombes au vol pataud que le voisin nourrissait pour en faire repas. Les unes ne quittaient guère la tôle ondulée de leur abri, les autres décrivaient des cercles dans le ciel et se posaient au gré des heures sur le clocher, la place ou sur ma fenêtre. Dans leurs déplacements, elles sifflaient. A l’aube, leur chant tirait le village du sommeil.
Devenir le maître d’un animal
Devenir le maître d’un animal domestique. Que cherche-t-on à se prouver qui ne l’est déjà? Enfant, j’avais, comme ont les enfants, une affection enchantée pour le berger allemand que mes parents m’avaient donné. Puis un jour que j’étais en vacances en Suisse, de bon matin ma grand-mère décroche le téléphone. J’entends parler à mi-voix. Prononcé en français dans une conversation en bernois, le mot “mort”. Ainsi distingué il atteint mon oreille de dormeur à cette époque déjà sensible au moindre bruit. Je me souviens d’avoir aussitôt pensé: papa est mort. Au petit-déjeuner, ma grand-mère ne dit rien. Je bois le café au lait, je mange le Gruyères, j’attends. Quand j’ai fini, elle parle.
- Il est arrivé quelque chose à Ulysse.
Que je me souvienne cela ne m’a pas autrement affecté. Certes, j’ai regretté pour le chien que celui-ci soit mort en tant que chien, mais j’avais, et j’ai toujours dans l’idée, qu’il s’agit d’un règne différent, sans mesure commune, présenté comme tel du fait de l’empathie absurde de quelques hommes qui faute de trouver une réception humaine à leurs sentiments les déplacent dans une bête dont ils font une partie d’eux-mêmes.
La constance
La constance, étrange qualité qui dénote l’obéissance, l’imbécillité ou le volontarisme. Dans le premier cas le fidèle s’accomplit en Dieu et s’épuise en tant que créature ou se sacrifie à une principe supérieur, en général politique. Dans le second la nature informe et pourvoit. Pour le volontariste, c’est un peu la théorie de la grâce protestante: faute d’y atteindre, on se détermine de façon arbitraire et on tient le cap.
Alexandertplatz
Alexandertplatz; nous étions tantôt au pied de l’Hôtel de ville de Berlin-est. Les fonctionnaires de l’Allemagne démocratique de Honecker croisent-ils dans la ville réunifiée leurs anciens administrés? Les arrestations, vexations, poursuites sont-elles pardonnées? Le sentiment de la liberté reconquise a d’abord dû favoriser l’oubli de la dette, mais ensuite, au moment de l’obligatoire et coûteuse installation dans le réel? Prétendre que les circonstances expliquent les comportements est une lâcheté. Elles ne les expliquent ni les ne les justifient. J’incline plutôt à croire que les caractères néfastes trouvent à s’exprimer lorsque les circonstances historiques leur fournissent un cadre légal. Or si les caractères sont pérennes, il y a dans la foule qui m’entoure des hommes et des femmes qui n’hésiteraient pas à se mettre dans l’instant au service d’une nouvelle entreprise. Caractères dormants qu’un meneur habile pourrait éveiller. Inquiétante alchimie qui plaide en faveur d’une histoire cyclique.
Alain Veinstein
D’après Etan, Alain Veinstein aurait dit à Peter Stamm qu’il comptait de radio parmi les quatre écrivains qu’il avait eu le plus de plaisir à recevoir dans son émission les Nuits magnétiques. J’aime Veinstein, sa justesse de ton, son talent critique, ses circonlocutions, j’achète Agnès de Peter Stamm. Petit roman, mal traduit, dont le seul mérite est de paraître raconter une histoire vraie. Absence de style, de profondeur, de recherche, texte sans poids. Ecriture en mode mineur qui agace. Naïveté de la phrase qui confine à la pose. Et si Veinstein avait voulu dire qu’il rêvait d’écrire un ainsi, lui chez qui une intelligence excessive condamne toute tentative romanesque?