Notre régime

Dans notre régime poli­tique — que je ne sais plus nom­mer et qui n’est pas une démoc­ra­tie — la lib­erté est façon­née par la dis­ci­pline extérieure. La masse, qui règne par procu­ra­tion, trans­forme chaque indi­vidu en un pen­d­ule (plus ou moins réglé). La dis­ci­pline intérieure, seule à même de faire advenir un homme, est empêchée dans les faits. Le silence, le tra­vail de la pen­sée, le regard long, le temps long, l’ascèse, la soli­tude, la prière, hors encadrement com­mu­nau­taire (qui, sans la référence à Dieu, ne serait qu’un dupli­ca­tum de la sit­u­a­tion pre­mière) et sans recours lim­ite à la vie sauvage, sont presque impos­si­bles. Au fond, pas de ren­con­tre entre l’in­di­vidu et l’homme lorsque les indi­vidus ont la main occupée à par­faire mécanique­ment un être collectif.

Le militant

Le mil­i­tant n’est admis­si­ble au pan­théon des sui­cidés de la société que s’il ne tire aucun prof­it matériel de la rai­son qu’il défend et illus­tre. Ce qui dis­qual­i­fie aus­sitôt quelques mil­lions d’abon­nés occi­den­taux du mil­i­tan­tisme salarié.

Robot

Alors que je pre­nais cette dernière note, une fenêtre s’ou­vre: veuillez prou­ver que vous n’êtes pas un robot. Preuve que le robot n’est que cela: il ne com­prend pas ce que j’écris.

Invention absurde

Inven­tion absurde dont la for­tune est faite: le moulin à prière.

Nous sommes détestés

Nous sommes détestés parce que nous nous déte­stons. Il faut être dur envers soi-même et dur envers les autres afin d’éviter que ceux-ci ne sai­sis­sent la pre­mière occa­sion pour venger leur faiblesse.

Nuit

Nuit épou­vantable au retour de Berlin. La fatigue accu­mulée au volant pèse sur le corps. S’y ajoute le bruit vul­gaire que pro­duit dans la rue un chœur désac­cordé d’im­bé­ciles à qui a été enseigné l’art de se défouler sur com­mande les ven­dredis et samedis. Ce n’est pas tant la nui­sance brute qui me gâte le som­meil que la vie qu’elle implique durant la semaine.

Boomerang

Existe-t-il une théorie du boomerang? Elle établi­rait que tout mal mis en cir­cu­la­tion cir­cule aléa­toire­ment jusqu’à trou­ver son émet­teur et le détruire.

Diriger

Ils diri­gent un monde qu’ils con­nais­sent de moins en moins parce qu’ils le dirigent.

Foi

Foi dans l’écri­t­ure. Miroite­ments de l’essen­tiel. Assomp­tion du réel.

Deux moments

Deux moments à risque, pour la société et donc pour soi: à l’ado­les­cence, lorsqu’on croit savoir et qu’on ne sait pas; autour des quar­ante ans, lorsqu’on croit savoir et que l’on sait.