Entretenir la crise par une parole incantatoire prouve sa construction et son utilité. C’est un effondrement brutal des possibilités qui est nécessaire et serait peut-être, passé le cortège des drames, libératoire — un vendredi noir. Alors se reconstituerait selon des alliances neuves un projet, au lieu de quoi les technocrates qui ont confisqué l’idée d’Europe s’emploient à détruire le parlementarisme pour s’arroger en tant que gestionnaires une responsabilité qu’ils n’ont ni la capacité ni le pouvoir d’honorer, mais qui leur permet de pérenniser leur situation de minorité privilégiée sur un temps long car non-démocratique. Une situation déjà vécue tant de fois et qui précède les moments révolutionnaires.
Samedi de juillet
Samedi de juillet au Volkspark de Friederichshain. Groupes nombreux, épars dans l’herbe rase, allumant des feux, jouant de la musique, sportifs tapant dans des ballons, d’autres à la grimpe sur un rocher artificiel qui, nous apprend L., se nomme un “blok”, et des adultes tournant à ski à roulettes sur l’anneau de glisse, d’autres amoureux, d’autres endormis, cuvant, rêveurs. Ambiance inimaginable en Suisse où les règles, bien digérées, obligent; en Espagne où le manque de fantaisie et un reste de décorum catholique forcent à la tenue; en France où la frustration impose l’agressivité comme mode d’existence. Aplo dépose le brasero qu’il a porté depuis l’appartement, j’allume le charbon, nous buvons de la bière, du vin blanc et rouge, et tard dans la nuit nous rentrons en famille par Danzigstrasse. Aux portes des Stübe des étudiants cherchent leur équilibre, les trams jaunes filent éclairés de l’intérieur.
Agréable projet
Agréable projet que je me propose de réaliser, si les facteurs extérieures le permettent, dans le calme: regarder le spectacle social avec sympathie, pitié, dégoût et autant de distance qu’il se peut, préparer un plan d’évacuation, écrire pour me représenter ce qui est visible et que nul ne consent à voir, cela en me promettant, quand bien même s’effondrerait le minuscule avantage financier qui me sert de viatique pour réussir cette traversée latérale, de ne pas revenir sur mes pas.
La presse
La presse a pour tâche de transmettre à travers mille faits divers et politiques narrés dans un style télégraphique excluant la réflexion une information: il ne se passe rien. Avec une conséquence double: privé de saisie, l’esprit se délite, privé de guide, le corps s’en remet à l’impulsion.
Trois fois
Trois fois en quelques semaines, venant de peintres et de photographes, j’entends cet aveu résigné devant l’étouffement mercantile dont ils se disent les victimes: la quantité des œuvres en circulation condamne toute visibilité, durée, perfection. Je fais observer que du fait de la production musicale assistée par ordinateur, l’œuvre musicale est la première victime de ces données nouvelles et que la littérature, bien qu’elle ne soit pas épargnée (voir l’orchestration des Rentrées) n’est pas dans un état qui me pousse à résignation, bien au contraire: un tel acharnement à détruire par la quantité pourrait contraindre la littérature à renouer avec une clandestinité de bon aloi (même si cela témoigne, sur le plan général, d’un abattement des libertés.)
Pusillanimité
Pusillanimité de cette organisatrice genevoise de lectures à qui, après demande, j’envoie le recueil poétique d’un écrivain en vue d’une invitation et qui, vraisemblablement embarrassée par un jugement esthétique défavorable qu’elle ne veut rendre public, garde le silence. Ou n’a-t-elle tout bonnement pas les moyens du jugement, émoulue comme elle est de l’un de ces parcours en atelier où l’on élève des écrivains hors-sol à la façon des tomates industrielles?