Goûts

Jusque dans un âge avancé nous traînons des goûts ado­les­cents qui se com­bi­nent aux goûts plus sûrs, mieux appro­fondis, de la matu­rité, provo­quant une joyeuse dis­tor­sion de la per­son­nal­ité sociale mais occu­pant tout aus­si sûre­ment l’e­sprit à des friv­o­lité qui retar­dent sa capac­ité de péné­tra­tion. Effet du siè­cle à plac­er en regard avec l’ex­tra­or­di­naire et décon­cer­tante flu­id­ité  des lim­ites qui sépar­ent, et de fait sépar­ent de moins en moins, le monde de l’adulte de celui de l’en­fant, avec le prob­lème évi­dent que cela implique: notions mal établies chez l’en­fant, infan­til­isme de l’adulte.

Jamais

Jamais on ne dira assez  le désas­tre qu’a représen­té l’in­ven­tion du téléviseur.

Fribourg

Fri­bourg, rue du Criblet. Gala dort dans le salon. Mes tam­pons de cire que je chauffe entre mes doigts puis enfonce dans mes oreilles me coupent du monde. Nous sommes same­di, jour des agités. Au bout de quelques sec­on­des j’en­tends des coups sourds. Je retire un tam­pon, cherche leur prove­nance, me penche vers la rue, côté couloir, côté mur. Plus rien. Je remets mon tam­pon. Voilà que ça recom­mence. Bruit sourd, réguli­er, qui s’ap­par­ente au touch­er des bal­ais sur la caisse claire. Ce bruit, c’est mon sang. Il cogne dans la tête.  Je me con­cen­tre sur le cœur. Le bruit et les pal­pi­ta­tions vont au même rythme. Puis non, tout compte fait, il y a un léger décalage. Le cœur d’abord, l’or­eille ensuite.

Fiduciaire

Mon fidu­ci­aire, bon­homme petit qui par­le voix basse, me dit: ne mour­rez pas avant Noël, l’E­tat français hérit­erait de 47% de vos parts d’entreprise.

Feu

G.D., le bro­can­teur pour qui je déca­pais autre­fois des meubles à l’acide der­rière le Café du peu­ple m’ac­cueil­lait dans son chalet de mon­tagne auquel nous entre­pre­nions aus­sitôt de met­tre le feu. Et quand les voisins, les pom­piers, les sec­ours ten­taient d’étein­dre, nous rallumions.

Documentaire

Doc­u­men­taire sur de jeunes espag­noles désar­gen­tés qui ser­vent de mules à des maffieux colom­bi­ens. Inter­cep­tés avec leurs paque­ts de drogues à l’aéro­port de Bogo­ta, ils croupis­sent en prison pour cinq, sept ou dix ans. Recrutés dans les bars, engagés pour un seul voy­age. Faire con­fi­ance à un crim­inel est un pari fou. Autant avoir con­fi­ance en soi et se faire crim­inel. Et le plus dra­ma­tique, la somme qu’ils escomp­taient gag­n­er: 10’000 Euros!

L’étiquette

L’é­ti­quette col­lée sur mon bal­ai en plas­tique pré­cise: bal­ai en plas­tique. Et sur le bac de poudre à lessive, fig­ure un “A quoi ça sert?” assor­ti d’un tableau des réponses.

Ludwig Hohl

Lud­wig Hohl dont j’ai apporté autre­fois le vol­ume de notes De la nature non-réc­on­cil­iée à un édi­teur de Paris qui un temps m’avait sem­blé hon­nête, m’ap­pa­raît a pos­te­ri­ori comme forte­ment influ­encé par Niet­szche. Je ne saurai dire si cela le rabaisse. Mon impres­sion  de lecteur est mit­igée : une forte curiosité, un début d’en­t­hou­si­asme, puis la per­plex­ité. Car ces recherch­es por­tant sur la morale, la philoso­phie, l’esthé­tique, servies par un lan­gage péremp­toire et obscur, échap­pent sou­vent à l’en­ten­de­ment. En revanche, sans que je puisse l’ex­pli­quer, leur car­ac­tère protes­tant, et peut-être suisse, me plaît. Le style hiéra­tique et sans con­ces­sion évoque une péri­ode révolue où l’artiste attaquait les prob­lèmes avec la fougue de l’ar­ti­san. De même faudrait-il ajouter que la fonc­tion spécu­la­tive de ces notes, vraisem­blable­ment à usage pro­pre et sans égard pour l’œuvre, en font un exer­ci­ce plein d’en­seigne­ments. Autant dire que l’édi­teur, une femme qui  m’a fait cadeau en échange du for­mi­da­ble John Bar­l­ey­corn de Lon­don, n’a pas dû en faire grand cas. Par ailleurs, per­son­ne dans mon entourage ne sem­ble pou­voir me ren­seign­er sur la cave genevoise où dit-on l’écrivain aurait vécu. A la fin des années 1980 je la situ­ais rue David-Dufour, au pied d’un immeu­ble squat­té où je dor­mais par­fois lorsque je pré­parais mon entrée à l’université.

Tradition

Tra­di­tion du masque mor­tu­aire. Existe-t-elle tou­jours? A lires les remar­ques que fait l’en­tourage sur son défunt se mêle à cette tech­nique de fix­a­tion de l’autre une bizarre impro­vi­sa­tion phys­iog­no­monique qui per­me­t­trait d’établir une sorte de por­trait moral du dis­paru à par­tir  du vis­age qu’il offre au moment du trépas.

Un bon projet

Un bon pro­jet serait d’ap­pren­dre le français. A intérêt égal, l’en­traîne­ment mil­i­taire et la retraite religieuse. Si on y ajoute le vélo, l’amour, la bière et le voy­age, bref, ce qui fait la vie de cha­cun d’en­tre nous, il y a du pain sur la planche.