Brueghel

A Erik­snäs, dans le Nord d’Helsin­ki, notre mai­son de cam­pagne n’avait pas l’eau. Nous la pui­sions en forêt, dans un puits. Un sen­tier filait à tra­vers les myr­tilles (il existe un peigne, mais avec les baies, on ne triche pas, il faut les saisir entre les doigts).Un pon­ton sur la lac per­me­t­tait d’en­tr­er dans la forêt par l’ouest nous croi­sions par­fois un voisin venu en bateau rem­plir ses bidons. Non loin de ce puits, mon père à trou­vé des cadres. Les ayant réparés, pon­cés et blan­chis, il a peint sa pre­mière toile, un Magritte, L’homme au cha­peau mel­on. Vingt ans plus tard, à Madrid, chaque dimanche, il s’in­stal­lait à son chevalet et copi­ait Le tri­om­phe de la mort de Brueghel.

Chevaux

Force inouïe de cer­taines inven­tions lit­téraires. Ces chevaux con­gelés  sur le front de l’est exha­lant un dernier souf­fle de glace: j’en entendais déjà par­ler il y a trente ans, dans les bars la nuit, lorsque s’ou­vrait à nous, dans le désor­dre, la bib­lio­thèque des par­ents. Hier, une représen­tante d’une mai­son d’édi­tion évoque la scène; elle se sou­vient avoir lu cela dans Moravia. Kaputt de Mala­parte, lui dis-je. Roman de guerre que j’ai feuil­leté, que je n’ai pas lu. Mon inter­locutrice non plus, j’imag­ine, mais les chevaux glacés, ces  chevaux-là, tout le monde s’en souvient. 

Jus

Peu me chaut l’heure et le lieu, ais-je tou­jours déclaré, j’écris. La pluie sur la tête, les main gelées, les fess­es dans le jus, cette con­vic­tion ren­con­tre peut-être sa limite.

Chèvres

La nuit le trou­peau de chèvres grimpe jusqu’à mes tentes et joue de la corne.
- Ouste! Fis­sa! Ou j’empoigne l’une d’en­tre vous et la mange!

Exercice

Sous le ciel déchaîné, à sta­tion, je m’en­ferme dans une cou­ver­ture et me tait — un bel exercice.

Aluminium

Froid et brouil­lard, il pleut sur mes pro­vi­sions. Débal­lé le sac de survie.

Mère

L. autre­fois vive et con­tente, mère depuis peu, m’ap­pa­raît soudain absente. Elle me fait penser à un enfant qu’on aurait arraché à son monde: aba­sour­di, il reprend son souffle.

Politique

A l’âge mûr, don­ner un tout poli­tique à sa pen­sée, quel gâchis! Seul vaut le recul, et se rejoin­dre pour penser.

Gestes

Pro­jet d’une Economie des gestes.

Plots

Au Népal, cet Alle­mand amusé et bar­bu. Un soli­taire qui prof­ite du voy­age pour par­ler. N’ayant pas l’habi­tude de s’ex­primer à voix haute, chaque fois qu’il par­le, il scrute les vis­ages pour savoir l’ef­fet de ce qu’il a dit. Puis il rit et s’ex­cuse. Natif de la cam­pagne bavaroise, au pays, il vit sur un ter­rain vague, dans un vieux Wolk­swa­gen mon­té sur plots.