Inquiétude au moment de reprendre Acablar. Y entrer me coûte. Je ne suis jamais certain de le pouvoir. En sortir est plus difficile encore. Lorsque j’atteins le milieu du texte en cours de réécriture, il faut se doter d’armes pour gagner la périphérie, franchir les obstacles, l’emporter. Le projet d’écrire désormais selon deux modes opposés trouve ici sa première façon : minutie, concentration, construction, donc lenteur. L’autre façon est plus enivrante: courir devant soi sans se retourner, sans savoir dans quoi ou vers quoi on court; tout aussi incertain, mais roboratif. Un horloger doublé d’un surfeur.
Pluie
Monté sur le toit, il en retira toutes les tuiles. Le ciel était bon, il ne pleuvrait pas. Il démonta les solives, les lambourdes, prit pied sur la plancher, déposa les parois, recula dans le champ. En fin de compte, il jugea que son fils ne s’était pas trompé, que la maison où il comptait faire vivre sa famille était placée dans un endroit sain, digne et offrait un abri contre les vicissitudes du temps. Alors il se mit à pleuvoir.
Equilibre
A la sortie du concert de Flamenco, devant l’église Saint-Jean, un homme d’une cinquantaine d’années, corpulent, droit. Il vacille, manque tomber. Sa femme et sa mère le soutiennent. Il n’est pas ivre, il s’exprime avec mesure. Péniblement, il fait deux pas en avant, retrouve une position. Mais voilà que la porte de l’église s’ouvre de l’intérieur. Se déplacer lui coûte de grands efforts, On le sent en péril. Sa femme le rassure, la voiture ne va pas tarder. Son sens de l’équilibre est touché, la terre tourne à grande vitesse sous ses pieds.
Dissidence
Le statut de dissident est accordé à celui qui refuse de participer à un consensus. Il est admis à s’exprimer dans le cercle privé, mais ne peut être entendu au-delà et ne doit pas être suivi. La preuve du risque qu’il représente devient manifeste aussitôt qu’un nombre significatif de transfuges passent du camp du consensus à celui du dissident. Les autorités sont alors placées devant un dilemme: renoncer à leur mainmise sur le réel, et c’est la révolution des esprits, ou emprisonner le dissident (dans nos démocratie, détruire sa position moral par voie de presse.)
Béatitude
Rien ne me désole plus, et le cas échéant, me met en colère, que cette complaisance envers des attitudes et des œuvres dont le contenu, primitif par défaut, est tenu pour un modèle de renouveau de notre culture. Ce type de comportement, en plus d’offrir une prise évidente au travail des psychanalystes qui pourraient y configurer et leurs syndromes de culpabilité et de déni du réel, témoigne d’une conscience occidentale qui se coupe de son histoire au point d’être incapable de se souvenir que son état actuel est le fruit mature d’un long travail lequel contient, parmi ses nombreuses étapes, une étape primitive, dont le caractère est universel, constat qui disqualifie tout jugement béat devant la réintroduction du type d’attitudes et d’œuvres que je fustige ici.