Acablar

Encore et tou­jours inqui­et à l’idée de repren­dre Aca­blar tant il est dif­fi­cile de se fray­er une voie dans l’é­pais­seur et la con­fu­sion des sujets levés.

Communauté

Nul ne savait pourquoi la porte de bois trou­vée ce matin-là par le paysan effrayait à ce point les vil­la­geois, mais la plu­part refusèrent désor­mais d’emprunter le sen­tier du puits et la com­mu­nauté, lente­ment, se mit à dépérir.

Ennemis

Imbé­ciles tri­om­phants qui au nom des utopies sub­ven­tion­nées déclar­ent urgent l’in­stau­ra­tion de couloirs human­i­taires entre l’Afrique et l’Eu­rope. Ennemis.

Cassations

Relec­ture de Cas­sa­tions, texte de 2002 dont j’avais tout oublié, que le poète et con­struc­teur de satel­lite Désag­uli­er pub­lie en revue à Paris. Le ton lyrique des pre­mières pages gêne. Par endroits je crois enten­dre le “Nathanaël…!” de Gide. Puis je me laisse entraîn­er par le rythme du solil­oque et goûte cette péri­ode de nar­ra­tion qui évoque la vie au vil­lage de Gim­brède, les collines et les colombes du Gers, le feu et la corvée de feuilles sur la place aux mar­ronniers. Non seule­ment, je me retrou­ve dans ma mai­son, mais aus­si dans mon per­son­nage d’ autre­fois, ravi et décalé, ne par­tic­i­pant au monde qu’à la façon du spec­ta­teur, sen­ti­ment qui ne m’a pas quit­té, mais qui, j’imag­ine sous la pres­sion des pou­voirs de société, n’est plus du tout vécu sous un aspect posi­tif et por­teur de rêveries.

Course

Des navettes bondées achem­i­nent sur la ligne de départ des coureurs por­tant le dos­sard. Je me représente ce trans­port, cette foule, et cela me paraît absurde. Puis je m’en­dors. A neuf heures le lende­main, je quitte les enfants vêtu court, le front ceint d’un tis­su, le chronomètre au poignet. De la gare des bus de Fri­bourg, la navette me dépose dans la Grand-rue de Morat. Le coup de pis­to­let reten­tit, la course com­mence, agréable, par temps doux, au milieu de haies de spec­ta­teurs qui applaud­is­sent et agi­tent des cloches. Je vais à mon rythme, qui est moyen, et réfléchis aux prob­lèmes que sus­cite l’écri­t­ure d’Aca­blar. Or, chaque fois je trou­ve une idée, il se pro­duit comme un appel d’air, ma foulée grandit. Puis je reviens à la nor­male, jusqu’à l’idée suiv­ante. Alors, à nou­veau, j’ac­célère. Et ain­si de suite. Devant Fri­bourg, à l’ap­proche de la porte de Morat, j’aperçois une arche gon­flable  mar­quée Arrivée. Aus­sitôt, je m’élance, dou­ble les autres con­cur­rents, passe sous l’arche, m’ar­rête. Et con­state que la course n’est pas finie, que seul entre tous j’ai accéléré, que la mon­tée de la rue des Alpes est devant nous. Le soir un bénév­ole me dira:
- J’ ai fait sig­nalé  l’er­reur à l’or­gan­i­sa­tion, mais ils n’ont en pas tenu compte. Enfin, l’essen­tiel est que cela n’ait gêné personne.

Insomnie

Insom­nies. Je pour­su­is dans le som­meil mon chantier lit­téraire et suis donc ramené à la veille. Les bruits de la ville se sont tus, il est 4h30, j’ou­vre la fenêtre, ne peux plus dormir, lis Calaferte puis les bêtis­es de quelques jeunes auteurs que la pré­ten­tion dirigeait vers le tra­vail en banque et l’achat de voitures haut de gamme: on les sent press­er de met­tre un point final à leurs pages pour touch­er en nature la rançon de leur prouesse. Puis j’ai faim. Dans les armoires je ne trou­ve que des nour­ri­t­ures saines, énergé­tiques, con­cen­trées: choco­lat, corn-flakes, jus. Je reprends mes lec­tures, mais les car­ac­tères flot­tent sur la page. Deux­ième moitié de la nuit vis­itée de rêves qui aga­cent les nerfs avec des motifs de désirs frus­trés, et quand vient le matin, il pleut, les paupières sont lour­des, j’é­coute les voix vives et décidées d’un cou­ple de dames qui passe dans la rue, ne doute pas de sa direc­tion, con­quiert chaque jour une sit­u­a­tion qui se livre dans la répéti­tion des gestes, des heures, des cama­raderies, et j’admire.

Technocratie

His­toire fasci­nante des villes-états de la Grèce antique dont les mod­èles d’or­gan­i­sa­tion poli­tique suff­isent à dénon­cer presque trois mille ans plus tard les dévoiements cal­culés de nos démocraties.

Littérature d’empire

Cet ami dont je trou­ve le nom sur un pro­gramme théâ­tral que je dis­tribue ces jours. Résumé de la pièce: deux immi­grés venus fraîche­ment en Europe con­fron­tent leur rêve à la réal­ité quo­ti­di­enne de nos pays. Lit­téra­ture de mon­di­al­i­sa­tion. Sous-genre de la pro­pa­gande d’empire. Mais par-dessus tout, cet ami ne quitte jamais la Suisse, ne voy­age pas, et si vous prenez ren­dez-vous, il fixe la ren­con­tre à deux rues, trois au plus de sa demeure, avouant avec comique, mais non sans sérieux, qu’il craint de s’égarer.

Acablar

Séances de tra­vail sur Aca­blar. Inquié­tude à l’ap­proche des heures d’écri­t­ure qui se traduit par une atti­tude con­cen­trée, et pour ain­si dire solen­nelle dont j’ai con­science qu’elle est hors de pro­pos. Les direc­tions que le texte prend sont si mêlées que l’ef­fort de syn­thèse à chaque instant req­uis men­ace sans cesse le pro­jet. Autant je puis écrire vite, autant je suis lent lors qu’il faut débrouiller tant de pistes. J’ig­nore si quelqu’un pour­ra lire ce livre, mais il est cer­taine­ment plus proche de la lit­téra­ture que tout effort que j’ai pu jusqu’i­ci entre­pren­dre. Valérie Solano, des édi­tions des Sauvages, à qui la pub­li­ca­tion est promise, fait remar­quer que la plu­part de ses auteurs aiment à racon­ter et que, red­outant le ver­tige ini­tial, ils restreignent leur champ par un arti­fice qui, régulière­ment, les mènent du genre romanesque au genre polici­er. Je préfèr­erais cess­er d’écrire.

Heinrich Blücher

Hein­rich Blüch­er, le sec­ond mari d’Han­nah Arendt, prend place dans une salle de la New School de New-York pour écouter une con­férence sur Rem­brandt. L’his­to­rien de l’art annon­cé tarde, le pub­lic s’im­pa­tiente. Blüch­er se pro­pose. Spon­tané­ment, une heure de suite, il par­le sans notes de Rem­brandt Les ama­teurs qui com­posent le pub­lic sug­gèrent à la direc­tion de le nom­mer professeur.