Chiens de Kulen

Les chiens au milieu des routes: osseux, pelés, ahanants. D’ailleurs on les dirait englués dans le bitume. Pour­tant non, ils con­nais­sent le lan­gage du Klax­on. Cette fois, ils sont qua­tre. Même taille, même couleur, même mis­ère. La voiture n’est plus qu’à quelques mètres. Alors enfin ils glis­sent sur le côté. Ma théorie est que leur ennui est si grand qu’ils atten­dent au bord des routes et quand une voiture passe, ils ten­tent de se faire écraser.

Socialisme

Vote du peu­ple suisse sur la ges­tion des fron­tières. La volon­té exprimée donne man­dat aux élus de lim­iter le nom­bre d’im­mi­grés. Les réac­tions du camp social­iste au vote trahit une pen­sée anti-démoc­ra­tique qui ren­voie cette idéolo­gie à ses fonde­ments: une philoso­phie déter­min­iste de l’his­toire où la vérité, terme de la dialec­tique, est con­nue a pri­ori. Et face à cette volon­té de con­fis­ca­tion de l’ex­pres­sion pop­u­laire par des justes auto-proclamés, aucun sur­saut d’indig­na­tion, ce qui mesure assez le degré d’al­ié­na­tion des esprits dans une société où le social­isme, par delà tous les cli­vages, fait office de reli­gion laïque.

Armée

Camp mil­i­taire de la sub­di­vi­sion ter­ri­to­ri­ale de Kam­pong Thom avec son mur d’en­ceinte sur pilo­tis afin d’éviter que véhicules et hommes ne bar­bo­tent à l’in­térieur du périmètre pen­dant les moussons.

Matelas

Des con­vois de mate­las sur la route. Chaque vélo­mo­teur est chargé de vingt mate­las. De loin, on dirait des cubes. De près aus­si. Les con­duc­teurs sont à l’in­térieur du charge­ment, vis­i­bles à tra­vers une fente. Et ain­si, toute la journée, ils roulent et bon­i­mentent à l’en­trée des vil­lages, appor­tant aux paysans les plus aisés, la révo­lu­tion du sommeil.

Evangélistes

Quand soudain descen­dent d’une salle en mez­za­nine fer­mée par une porte coulis­sante de verre afin de garan­tir sa réfrigéra­tion douze noirs pesant le poids d’un ascenseur et dûment chap­er­on­nés par des blancs tout aus­si mas­sifs, cha­cun por­tant sur la poitrine une croix de bois et ils s’a­van­cent à tra­vers le restau­rant, idiots et béats, absol­u­ment Améri­cains, d’une laideur mon­strueuse, mais décidés à porter une mes­sage de paix à tra­vers le monde. Une des noires que ses frères en prière ont lais­sé s’é­gar­er par­mi les autochtones a pris du retard: la voici qui descend les march­es une à une, exhibant des fess­es de baleine à l’assem­blée vigousse des mangeurs de riz.

Kampong Thom

L’après-midi, nous atteignons la ville de Kam­pong Thom. Qu’y a‑t-il à faire à Kam­pong Thom? Rien. Mais il faut manger et dormir si l’on veut pour­suiv­re le voy­age. D’ailleurs ma carte dit qu’il n’y a plus de ville par la suite. Peut-on dormir en ville? Ki ne sait pas. Pour l’in­stant, nous essayons de trou­ver de la bière. Avec son humour habituelle, Gala pré­cise au cou­ple qui tient… quoi au fait… dis­ons plutôt, au cou­ple qui pos­sède deux tables sous un auvent… elle lui demande de la bière bien froide. La dame file au fond du garage, l’homme va en ville. Il revient avec de la bière. A l’aide d’un chif­fon, il dépous­sière les boîtes d’Angkor (ici, il con­vient de pré­cis­er que depuis notre sor­tie de Siem Reap, et ceci sem­ble vrai dans tout le Cam­bodge, nous avons vu des cen­taines de cal­i­cots sus­pendus aux façades des maisons van­tant dix mar­ques de bière toutes plus blondes, mousseuses et fraîch­es). La dame apporte un seau de glace. Ki et son neveu — j’ou­bli­ais d’en par­ler, le jeune Tru fait le voy­age à mes frais sans que j’aie été con­sulté — lâche deux glaçons dans leur thé vert, je plante nos boîtes dans le seau; ils man­gent de la soupe, je verse une demie bouteille de sauce au piment sur mon riz réchauf­fé. Gala se rend aux toi­lettes.
- Com­ment est-ce?
- N’y va pas, tu ver­rais la cui­sine!
Sous nos yeux, une sculp­ture d’un grand artiste local.  Deux tigres en stuc grimpent sur un éléphant à cornes. J’an­nonce que je vais aller chercher un lieu où pass­er la nuit. Ki met le moteur. Il ne marche jamais. Pas un mètre. Bien. Sauf qu’en voiture il est plus dif­fi­cile de lire les enseignes. Surtout lorsqu’elles sont en cam­bodgien. Nous obtenons des cham­bres pour six dol­lars (comme la plu­part des touristes et mal­gré mon aver­sion à soutenir l’é­conomie améri­caine, je suis passé au dol­lar après une semaine de résis­tance: cal­culé en mil­lions est pénible). Nous sor­tons dans la nuit. Dans la ruelle où se trou­ve la Guest­house (mot util­isé par les Cam­bodgiens, il n’y a d’ailleurs aucun autre touriste dans l’hô­tel), des mar­mites cuisent sur des feux allumés au sol. Nous lon­geons l’av­enue. Les habi­tants sur­pris, gênés, ne sachant com­ment réa­gir, nous regar­dent, les mères tour­nent les enfants dans notre direc­tion et agi­tent leurs mains et à tout cela, il y a une expli­ca­tion: les rares touristes de pas­sage descen­dent en face de la sta­tion de bus que nous décou­vrons à un kilo­mètre de notre hôtel. Là, dans une salle de restau­rant en bois mas­sif vernissé, une ving­taine de serveurs ado­les­cents ser­vent des bières pris­es d’un frig­ori­fique (nous n’en ver­rons plus les jours suiv­ants) et le patron, jubi­la­toire, nous mon­tre sur son portable des pho­togra­phies de son récent séjour à Paris et en Suisse.

Six heures (Suite III)

De retour de la marche qui nous a mené d’Angkor Thom à Ta Prohm, S. se penche hors du tuk-tuk et nous désigne un homme qui trans­porte à vélo­mo­teur le capot désossé d’une Toy­ota Cam­ry.
- Regardez, on dirait une four­mi qui trans­porte un scarabée. En fin de compte, tout est affaire d’échelle!

Banque

En Asie, lorsque tu vois une banque organ­isée à la façon d’une salle de ciné­ma avec ses rangées de sièges gar­nies de houss­es numérotées cela ne sig­ni­fie pas qu’il y a quelque chose à voir mais que tu vas attendre.

Libre circulation

Ki annonce fière­ment le pro­jet de créa­tion pour 2015 d’un visa com­mun à qua­tre pays, la Thaï­lande, le Cam­bodge, la Bir­manie, le Laos et le Viet­nam. Il per­me­t­tra à tout ressor­tis­sant d’un de ces pays de s’in­staller dans un autre pays de la zone et d’y tra­vailler. Vingt min­utes plus tard, sans établir de lien avec ce qui précède, Ki déclare que l’im­mi­gra­tion est une véri­ta­ble plaie pour le Cam­bodge et en impute la respon­s­abil­ité aux Viet­namiens  à qui les fonc­tion­naires cor­rom­pus vendent des cartes d’i­den­tité nationale.
- Tu as déjà voy­agé en Thaï­lande?
Ki n’a jamais quit­té son pays. Je pour­rais lui dire que la Thaï­lande a un siè­cle d’a­vance sur le Cam­bodge. N’é­tait-ce le car­ac­tère excel­lent et paci­fique de ces voisins, le jour de la libre cir­cu­la­tion, ils ne feraient qu’une bouchée des Kmehrs. Mais peut-être serait-il plus sim­ple de dire que dès main­tenant les marchés échap­pent à la pop­u­la­tion locale, et même les ter­res. Chi­nois, Sud-Coréens et dans une moin­dre mesure Japon­ais se tail­lent la part du lion.

Quantité

His­toire et urban­isme ne vont pas de pair. Que le Cam­bodge ait une his­toire, c’est cer­tain; qu’il n’y ait aucun urban­isme, tout aus­si cer­tain. Pour nous autres Européens, étrange sen­sa­tion. En France, en Espagne, le voy­age se mesure aus­si par la suc­ces­sions des villes et leur dif­férence de car­ac­tère. Ici seul changent les noms. Au croise­ment deux routes, il y a dix baraques de bois et une en maçon­ner­ie. A Siem Reap, des mil­liers de baraques en maçon­ner­ie et des mil­liers en bois. Villes, bourgs, vil­lages ne sont qu’af­faire de quantité.