Nous ne voyons pas notre visage. Et le miroir n’y fait rien: il sert à corriger ce que nous voyons. Le propos relèverait du truisme si par trois fois au cours de la semaine écoulée je n’avais fait l’expérience de cette invisibilité.
D’abord à travers l’étudiant qui séjournait chez nous. Grand, plat, charmant et sympathique, mais dépourvu de ce chic qui plaît aux filles. Un soir il sort et me laisse entendre qu’il va emballer telle fille. Il se trouve que je la connais. Mon réflexe fut: j’en doute. Le pauvre, pensais-je, il ne s’est pas vu. Le lendemain, Gala me signale qu’il est revenu dépité. Les femmes sont bonnes juges de ces sentiments, elles en sont la cause.
Le soir, c’est à mon tour de sortir. L’entraînement sportif n’a pas commencé, je me tiens à côté d’un homme plus jeune que moi, chargé de la vente du matériel, protège dents, matraques, uniformes. Il a le crâne dégarni, les cheveux poivre-sel, il est mince et sec, a le visage oblong, le teint mat. Une fille me saisit le bras.
- Il me faudrait un couteau.
Plaisante-t-elle? Mais non:
- Oh, excuse-moi? Vous vous ressemblez, je t’ai confondu.
Pour finir, ma mère. Voilà vingt-cinq ans qu’elle séparée de mon père. Au cours de ces années, tout juste l’a ‑t-elle aperçu une fois de loin. Il y a quelques jours, à l’occasion de mon déménagement, auxquels sans se croiser tous deux aident, ils se rencontrent dans notre bureau de Lausanne. Mon père ne la reconnaît pas.
- Bonjour Madame, qu’y a‑t-il pour votre service?
Le cas est un peu différent. Il faudrait dire: de plus nous ne nous voyons pas changer pas plus que nous voyons les autres changer lorsque nous les fréquentions avec régularité.
Une note d’optimisme toutefois: je tiens que quelque soit le physique (et cela est particulièrement vrai pour les hommes, énigme de la nature s’il en est), le visage est modifié par la parole et par l’attitude, de sorte que le premier contact passé, une femme n’est plus aussi bon juge de l’apparence de l’autre.
Visages
Pape
Amusé d’apprendre qu’Enea Silvio Piccolomini, amateur de bagatelles et auteur de l’œuvre libertine l’Histoire des deux amants, fut élu pape en 1458 sous le nom de Pie II. Une morale en deux temps est-elle une morale? Certes. Mais quand le personnage fait métier de moraliser, et de si haut (le pape est le vicaire de Dieu)? Ne vaut-il pas mieux souligner l’impossibilité et donc l’absurde de l’institution vaticane? La morale procède toujours par apprentissage et erreurs. D’où l’introduction dans la doctrine d’une kyrielle d’aménagements: pardon, repentance, rachat, pénitence, indulgence, etc.
La sieste
Gagné par la fatigue cet après-midi ou plutôt par la lassitude, n’ayant goût ni à l’écriture ni à la lecture, quant au travail, il n’y en a pas: le téléphone est silencieux, les réseaux d’affichage sont pleins. Je me couche. Vague sentiment de culpabilité. Le travail? Pas du tout, mais la poursuite des intérêts intellectuels. Cela montre que mon expérience a bien changé depuis les années 1990. J’avais alors coutume après avoir acheté au marché de Plainpalais un morceau de chou, des carottes, une salade, un concombre, une pomme et une orange, de peler le tout, de le manger dans cet ordre, puis de me coucher, installant aussitôt une distance infranchissable entre mon lit et le monde. Trouvant le sommeil, j’étais alors persuadé de profiter au mieux de ce relâche pour recevoir toutes sortes de connaissance et d’intuitions. Aujourd’hui je n’en suis plus persuadé. J’ai pourtant dormi deux heures.
Biométrie
En début d’après-midi au service de Biométrie afin de récupérer mon passeport. Au guichet, une dame enjouée explique à la fonctionnaire qu’à l’avenir elle aura plus de temps pour voyager. Ridicule de cette confidence face à une administration qui par le contrôle légal exerce son poids de contrainte sur le voyage. Or, un peu plus tard, quand la fonctionnaire me demande si je souhaite qu’elle troue l’ancien passeport sans endommager la photographie, je réponds avec plus de ridicule encore:
- Peu importe, c’est seulement que je suis écrivain et souhaitais garder trace de mes voyages.
Pluie
Pluie libératrice ce soir, chose qu’on dit peu en Suisse où les périodes de soleil écrasant sont rares. Nous sommes dans la chaleur depuis dix jours au point d’oublier ce qu’une grisaille amoncelée peut déverser sur la ville. Mais le véritable plaisir est dans la durée, lorsque la pluie tombe en rideaux sur la terre toute la nuit.
Confort
On ne s’aperçoit de la réalité de l’existence des objets qui nous entourent qu’en les changeant de temps en temps de place, écrit Marcel Jouhandeau dans ses Journaliers VI. Par effet de concordance avec la vie immatérielle, voilà qui devrait nous instruire sur la prise du monde alentour qu’on à beau jeu de nommer confort.
Voie étroite
Je ne doute pas que l’exaltation du fond intime par la prière, l’ascèse, l’art, la solitude ne soit la seule voie de grandeur. Les démissions préalables sont nécessaires. Quant à savoir si cette voie étroite ouvre sur la grâce, je le crois, mais elle sera donnée et reprise et ainsi de suite, car pour ce qui est d’un fondement quelconque autorisant la permanence, je n’y crois pas — nous sommes seuls, la condition est tragique.