Antipathie

Voilà deux ans que je côtoie ce garçon. Je le salue, les autres salu­ent, lui lève le petit doigt, suit son chemin. Il sourit peu, ne bavarde pas. Antipathique, n’est le mot. Lorsqu’on juge antipathique une per­son­ne on fonde ce juge­ment sur l’ex­péri­ence: la per­son­ne s’est man­i­festée, elle par­le, elle agit, elle donne des raisons qui la font juger antipathique. Or, ce garçon remar­que à peine la présence d’autrui. Les per­son­nes ne sont à ses yeux guère plus que des chose. Non qu’il méprise, toise ou fuie, il ignore et cela de la façon la plus naturelle. Je dis dis garçon, mais il va sur ses trente ans. Plus étrange — nous sommes dans un envi­ron­nement organ­isé par une hiérar­chie — ce garçon ne quitte sa froideur que pour s’adress­er au chef. Alors il minaude, sourit, donne des tapes. A quoi peut ressem­bler son monde?

Science exacte

Après le cours de droit admin­is­tratif les pro­fesseurs fai­saient de la bal­ançoire et du toboggan.

Andréi

Andréi, garçon au physique avan­tageux, maître de sport, on dit “coach”, la coupe de cheveux géli­fiée, le teint mat, grand séduc­teur, me dit:
- Tu com­prends, j’habite au deux­ième étage et il y a le chien. Sans ascenseur, je dois porter chaque jour mon boule­dogue dans les bras pour le ramen­er au salon…”

Fin

De grandes femmes douloureuses, les côtes sail­lantes, chan­taient devant les vil­las en fix­ant le large tan­dis que leurs maris le pis­to­let à la main fix­aient sans les voir des toiles de maître.

Limite

Que faire sinon atten­dre? Atten­dre ailleurs?

Noir

Chaque jour il peignait des tableaux noirs  Sa femme ten­tait de ven­dre ces toiles mais reve­nait le plus sou­vent bre­douille. Faute d’ar­gent, il man­qua bien­tôt de toiles. Un choix s’im­po­sait. Il ne pou­vait acheter et les toiles et la couleur. Il acquit des tubes de noir et s’at­taqua à l’appartement.

Voile

Aplo me dit: “Papa, c’est il y a une fille voilée dans la classe de mon ami Jean.” Je hoche la tête en silence. N’en pense pas moins. Jusqu’où pense-t-on revis­iter la révolution?

Aplo

Comme je m’in­quiète de savoir s’il souhaite plus de lib­erté et sor­tir la nuit, Aplo me dit ceci: “papa, les enfants de mon âge sont de plus en plus petits, il ne sen­tent pas l’ur­gence sortir.”

Présentation

Mais pourquoi cette obses­sion chez les car­ac­tères vir­ils, hommes de force, ama­teurs d’armes, reg­istres de puis­sance, de la coupe de cheveux rase qui présente le vis­age dans la nudité de ses traits?

Echange

Mes­sages que mitraille Tatlin sur mon portable. Expéri­ence neuve. Elle répond à une ques­tion mais a posé entre temps une autre ques­tion, j’y réponds. Court-cir­cuit qui crée un dia­logue fou. Dans les inter­stices transparais­sent de aveux. Il est ain­si plus facile de lui dire ce que je ressens: tu es étrangère et inabor­d­able, tu fuis (elle a passé un an en asile et je suis un des seuls à qui elle par­le dans Fri­bourg, il ne s’ag­it pas d’une sim­ple affaire de flirt). Pour­tant que fais-je d’autre que l’abor­der, et cela depuis un an? Tout-à-l’heure je la croise au restau­rant. Grands yeux, grande femme. Elle lit depuis le matin, me recon­naît à peine, tend la main, cherche à me situer. Nous échangeons deux mots. A croire que l’on en se con­naît pas. Et main­tenant, trente mes­sages en quelques min­utes: il est ques­tion de voy­age, de Descartes, de neu­rolin­guis­tique, de com­bats MMA, de vagabondage, d’amour. Dans ce monde mêlé de virtuel, nous ne sommes plus corps ni esprits mais amas moléculaires.