Aplo croise les voisins. Nous sommes en conflit, il le sait et cherche à en mesurer la pertinence des mes critiques en jaugeant le monsieur et la dame. Il me dit:
- Elle est… elle est étrange.
- C’est une sorte de hamster.
- Lui a l’air normal, mais elle!
- Je me demande pourquoi des gens qui paraissent aussi frustrés prennent le risque d’emmerder le monde…
- Et j’ai vu leur l’enfant.
- Il est petit.
- Oui, et il a un casque, mais il a l’air gentil. Il m’a souri.
Je pense: Petit Rousseau illustré.
Petit Rousseau Illustré.
Couple
De crainte d’être seul, sans femme, à une époque de la vie où former un couple est un rite de passage devant lequel seuls les plus complexés, les plus laids, les plus faibles échouent, j’ai aimé sans désirer et désirer sans aimer, choisi dans la précipitation ou cédé aux opportunités. Aujourd’hui, la solitude m’apparaît comme une force et j’imagine mal former un couple sans que s’y attache toute la nuance de valeurs qui en font le poids: amour, désir, intérêt, connivence, projets.
Antipathie
Voilà deux ans que je côtoie ce garçon. Je le salue, les autres saluent, lui lève le petit doigt, suit son chemin. Il sourit peu, ne bavarde pas. Antipathique, n’est le mot. Lorsqu’on juge antipathique une personne on fonde ce jugement sur l’expérience: la personne s’est manifestée, elle parle, elle agit, elle donne des raisons qui la font juger antipathique. Or, ce garçon remarque à peine la présence d’autrui. Les personnes ne sont à ses yeux guère plus que des chose. Non qu’il méprise, toise ou fuie, il ignore et cela de la façon la plus naturelle. Je dis dis garçon, mais il va sur ses trente ans. Plus étrange — nous sommes dans un environnement organisé par une hiérarchie — ce garçon ne quitte sa froideur que pour s’adresser au chef. Alors il minaude, sourit, donne des tapes. A quoi peut ressembler son monde?
Andréi
Andréi, garçon au physique avantageux, maître de sport, on dit “coach”, la coupe de cheveux gélifiée, le teint mat, grand séducteur, me dit:
- Tu comprends, j’habite au deuxième étage et il y a le chien. Sans ascenseur, je dois porter chaque jour mon bouledogue dans les bras pour le ramener au salon…”
Noir
Chaque jour il peignait des tableaux noirs Sa femme tentait de vendre ces toiles mais revenait le plus souvent bredouille. Faute d’argent, il manqua bientôt de toiles. Un choix s’imposait. Il ne pouvait acheter et les toiles et la couleur. Il acquit des tubes de noir et s’attaqua à l’appartement.