Signes

Dans le théâtre baroque, et typ­ique­ment dans une pièce telle que La vie est un songe de Calderón de la Bar­ca, les préoc­cu­pa­tions majeures sont théologiques et méta­physiques, avec un traite­ment priv­ilégié du cou­ple être-apparence sous l’an­gle du ques­tion­nement ontologique: “suis-je quelque chose ou ne suis-je rien? suis-je vivant ou suis-je mort?” Lorsque ce ques­tion­nement autour du statut  se déplace sur le ter­rain de la société, il s’adresse à la for­tune (l’ar­gent, pas le des­tin) et au pou­voir: les signes que j’af­fecte sont-ils réels ou trompeurs? La dimen­sion psy­chique du prob­lème n’est pas abor­dée. Elle mérit­erait de l’être aujour­d’hui, dans une société où la plu­part des indi­vidus croient être le per­son­nage qu’ils jouent. Con­sciem­ment ou non, nous tra­vail­lons en effet notre per­son­nage sur le plan de l’ap­parence, finis­sant, à force d’y inve­stir nos éner­gies, par devenir ce que nous croyons être (ou pour le dire autrement, par cess­er d’être ce que nous sommes.) Vient à l’e­sprit l’habit, parangon de cette per­ver­sion: au XVI­Ième déjà son règne est com­plet, une grande par­tie des sub­terfuges nar­rés par Balt­haz­ar Gracián dans El Criti­con (une his­toire des faux-sem­blants) dépen­dant par exem­ple de l’habit comme moyen suff­isant de tromperie. Aujour­d’hui cela va plus loin: l’in­di­vidu tri­om­phe de la con­science de sa médi­ocrité en alig­nant ses pen­sées et ses gestes sur un per­son­nage fan­tas­mé. Et ce per­son­nage, comme dans une pièce de théâtre qui dur­erait toute une vie, il met toute son énergie à l’in­car­n­er de son mieux. Sur­git alors une prob­lème évi­dent. La ren­con­tre — intel­lectuelle, ami­cale, amoureuse — étant trib­u­taire des signes, c’est-à-dire de l’ap­parence, et celle-ci ne ren­voy­ant qu’à elle-même, l’ac­cès à l’être est coupé. Nous vivons ain­si sur un plan sec­ondaire, dans le même état que ces anor­maux que la norme stig­ma­tise: drogués, alcooliques, fous.

Autodidacte

Dan le val de Conch­es, sur les berges du Rhône, assom­més d’al­cool, nous avions d’a­gréables dis­cus­sions. Je défendais l’au­to­di­dacte. Ce bâtis­seur d’idées. Il noue son filet sans con­sid­éra­tion pour la tech­nique clas­sique. Dès lors, il attrape d’autres pois­sons. Hier, je me remé­morais cette défense de l’au­to­di­dacte comme je lisais ceci: la bib­lio­thèque n’ex­iste que dans l’e­sprit du lecteur.

Equilibre

Le désor­dre est mon élé­ment. Le désor­dre seul per­met de trou­ver son équili­bre. Le désor­dre ras­sure. Dans le désor­dre, je ne doute jamais de pou­voir trou­ver mon équili­bre. L’in­verse m’ef­fraie. Ce présent spec­tac­u­laire, fausse­ment mou­vant. Ce présent des­tiné à enfumer les esprits naïfs. Ce présent dont la super­struc­ture est inde­struc­tible (pour quelques décen­nies encore). Ces jours qui achem­i­nent vers une pro­grès illu­soire. Ce présent ordon­né. Cet ordre qui n’est qu’une ges­tion en batterie.

Lit

Acheter un lit, la belle affaire! Le marc­hand de meubles a instal­lé le cadre et le som­mi­er en sep­tem­bre. Pour le mate­las, je choisi de faire appel à un marc­hand de mate­las. J’es­saie en mag­a­sin, je jette mon dévolu sur un mod­èle haut de gamme. La vendeuse inter­roge son ordi­na­teur:
- Je suis désolé, il n’est pas en stock. Vous pour­rez l’a­cheter en ligne.
Je passe com­mande, je paie. Une semaine, deux semaines, un mois. Je réclame. Réponse: notre fab­ri­cant, ne nous a pas livré. Encore quinze jours. Nou­velle récla­ma­tion. Réponse: nous ne trou­vons pas l’ar­ti­cle, nous allons vous rem­bours­er. Le soir, je regarde mon cadre de lit et je songe: il faut que je m’en occupe.
Hier enfin je descends en vielle-ville de Fri­bourg. La vendeuse de cet autre mag­a­sin de mate­las:
- Je suis désolé, nous fer­mons dans quinze jours. Je ne peux rien vous ven­dre.
Je remar­que alors un mod­èle grande taille appuyé con­tre un mur. Je le tâte. Trop dur. J’es­saie de me per­suad­er que c’est pos­si­ble et fais un cal­cul de poids à voix haute. Comme je lui explique que ma femme ne pèse guère plus que moi, la vendeuse a cette remar­que éton­nante:
- Nonante-huit pour cent du temps, je dors seule.

Wittgenstein

Remar­ques postérieures de Wittgen­stein. Frag­ments au sens indé­cid­able. L’air génial de ce qui n’a pas de sens, l’air génial de ce qui agite indéfin­i­ment l’e­sprit. Il est car­ac­téris­tique qu’ayant débuté avec une œuvre absol­u­ment fer­mée, le Trac­ta­tus logi­co-philo­soph­i­cus, il se soit ouvert absol­u­ment. Sachant qu’il ne savait pas ce qu’il écrivait, comp­tant sur autrui pour le découvrir.

Révélation

L’artiste est un homme seul, je veux dire sans amis, sans femme. Seul et mal. Le mal est fon­da­teur. Le mal con­fronte l’artiste à la réal­ité. S’il ne suc­combe pas au mal, l’artiste touche à la révéla­tion. Peu importe les voies du style, le sujet unique de l’art est la révélation.

Autour

Autour de moi, ces jours: un apparte­ment, un vaste jardin, une vue, la ville, un ciel, des oiseaux, des locaux ici et là, sous les pieds une grosse voiture. La liste pour­rait être allongée, mais cela impli­querait un dis­cours plus com­pliqué et déli­cat impli­quant la famille, les enfants, les amours. Je préfère m’en tenir à la for­mule qui com­mence la phrase, “autour de moi, aujour­d’hui”, pour con­stater que j’ai déjà réduit mon domaine: je ne vis plus dans une mai­son, je ne suis plus pro­prié­taire, je ne tire plus mon eau d’une source mienne, le bois que j’al­lume ne vient plus de ma forêt. Mais cette évo­ca­tion des temps suc­ces­sifs a un autre pro­pos. Je songe à ce que j’ai autour de moi, aujour­d’hui et voici dans quels ter­mes j’y songe: mon dieu! Tout cela autour de moi! Si dans le passé j’ai théorisé de façon super­fé­ta­toire la dépos­ses­sion sans la met­tre en pra­tique, la sit­u­a­tion est changé. Ce qui m’en­toure me sem­ble à la fois con­fort­able et pro­pre à favoris­er le tra­vail de l’e­sprit et néfaste, con­traire à la force vraie, néga­teur des éner­gies; me pos­sé­dant et pos­sé­dant le poids d’un tombeau.

Photos

Ma mère me met dans les bras les albums de pho­tos que j’ai com­pilé ado­les­cent.
- Oh, s’ex­clame Aplo, mais tu as eu de belles femmes!

Usage des lieux

Où demeur­er? Nulle part. Un lieu n’est pas une demeure. Il est fait pour être tra­ver­sé. L’in­stal­la­tion n’a de sens que dans un espace vierge. L’homme peut alors faire his­toire. Un lieu dont les déter­mi­na­tions pèsent sur le des­tin indi­vidu­el, quel intérêt? Mar­qué par un mys­ti­cisme sans doc­trine, j’ai beau me défendre, je crois à la pos­ture démi­urgique: un libéral­isme forcené, orig­inel, biblique. Aux pris­es avec le chaos, l’homme-dieu sus­cite un monde. 

Accord

Les vio­lons accordés, ils ren­trèrent chez eux; à ce jour, le pub­lic ignore tou­jours ce qu’est une symphonie.