Pou utilise les mots justes et se fait comprendre. J’utilise les mots justes et me fais comprendre. Pour l’humour, c’est plus difficile. L’humour n’est pas universel (d’ailleurs, rien ne l’est). Il rit à gorge déployée quand une branche tombe dans la rivière.
Jonction
Le vieillard de la jonction est un homme de quatre-vingt ans qui vit à l’intersection des deux rivières. Il cuisine dans un pot, dort sur une paillasse, possède quelques habits crasseux et un canot de plastique. Il gagne Fr. 60.- par mois. Sa tâche consiste à occuper le point de rencontre des rivières. Pou lui apporte nos restes de repas et une demie pastèque. Lui nous offre de la pâte d’estomac de poisson et de la couenne de daim.
Natation
Je nage dans l’eau calme. Le canoë avance seul. Il fait presque trente degrés. Les oiseaux chantent. Par endroits, le sable me racle le ventre. Je me lève, cherche un couloir d’eau, plonge. Mais nager est dangereux. La tête risque de buter à chaque instant contre une pierre. Le canoë est la solution de la rivière, pas la natation.
Poisson 2
Poisson tourné que ramasse Pou.
- Il est blanc.
Il se trompe, il est mort. Pou appuie sur le ventre de la bête. Le sang coule. Il évalue l’état de son oeil.
- Peut-être qu’il est encore bon?
- Est-ce que ça vaut la peine?
Il me dévisage sans comprendre.
- … de prendre le risque.
Dégoûté, il le rejette dans la rivière.
Poisson
-Stop! Arrière!
Pou a remarqué une ficelle. Elle pend au-dessus de la rive, au bout d’un branche sertie dans un rocher.
- Les pêcheurs sont paresseux. Ils renoncent à désamorcer.
Pou détache, enroule la ficelle autour de son poignet et l’empoche. A quelques mètres en aval, une autre ficelle, pareillement disposée.
- Le type ne doit pas être loin, fait Pou.
Autour de nous, une savane impénétrable. Soudain, une voix. Pou vire de bord. Deux pêcheurs, invisbles de la rivière, sont installés dans une niche de végétation. L’un des deux écarte le feuillage. Pou s’excuse et lui rend sa ficelle. Le pêcheur montre ses prises. Nous tirons à tour de rôle sur des ficelles. Sortent de l’eau un poisson-chat d’un mètre, puis un second spécimen plus gros. Je le tiens avec crainte.
Pou 5
Après quinze heures à ramer sous les ordres de Pou en position avant, le dos dans l’axe de la poupe, il s’assied sur le boudin gauche et me fait signe de prendre place sur celui de droite. Il plonge alors la rame à la verticale en veillant à ce que l’eau ne recouvre pas le manche et, majestueusement, tire.
- Comme ça, tu vois? Tu inspires, tu expires.
J’essaie. Encore. Et encore.
- Trop difficile. Je ne suis pas doué pour le yoga.
A nouveau en position axiale, je reviens à la technique que j’utilise depuis deux jours: pour faire avancer les choses, tirer de toutes ses forces.
Matériaux
Economie au camp. Avant de manger le riz, on boit le lait de riz. Puis le grain est emballé dans des feuilles de bananiers et ficelé de tiges souples cueillies dans la forêt. Les bambous verts servent à la construction des cabanes et des embarcations. Aux intersections, de la liane. Les bambous à demi-sec, coupés à la hâche puis taillés, servent à fabriquer des tasses. Je bois mon café dans un bambou. Les bambous secs, servent de bois pour le feu, et, déroulés, de plancher pour les cabanes. Plus étonnant, comme Pou me sert un instantané écoeurant que fabrique Nestlé et que je renonce à boire, il me propose de cuire du vrai café. Or, il n’y a qu’une casserole et il y a déjà jeté les légumes. Il tranche un bambou, le remplit d’eau du ruisseau, perce la jointure haute et le plante dans les braises. Quelques minutes plus tard, le bambou siffle, l’eau est bouillante. Ceci encore: hier soir, je demande s’il a du piment. Il se lève et diparaît dans la nuit. Avec cette vieille vaisselle, ces bouteilles et ces cartons qui traînent au sol, je me dis qu’il espère déniché un reste. Il revient avec six petits piments, trois verts trois rouges, qu’il a ceuilli dans le noir.