Durant ce séjour, j’aurai appris à ne pas parler. L’apprentissage a débuté il y a des années. Mais je n’avais jamais fait pareil progrès. Je m’en réjouis. Je m’en désole. La parole est l’acte humain par excellence. Celui qui crée, relie, fonde, prépare. Mais de la façon dont évoluent les choses…
Programme de la journée
Installé depuis trois jours dans une cabane. Le programme de la journée: au réveil, marcher jusqu’à la mer et nager. Ensuite, déjeuner d’œufs et de toasts, de fruits et de yoghourt, de café. Ecrire et lire. Autour de midi, prendre ses distances: des groupes de visiteurs chinois et russes sont débarqués de bateaux rapides pour des parties de pique-nique. Au plus fort de la chaleur, faire la sieste. A dix-sept heures, sport: étirements, force, enchaînements de Krav-Maga. Enfin, au coucher de soleil, rendez-vous sur le ponton pour prendre l’apéritif puis discuter de l’arrivage de poisson afin de savoir chez quelle famille prendre le repas du soir.
Foule
- Non, me dit la Thaï, les cabanes sont occupées, je n’ai rien. Allez donc voir au débaracadère, peut-être que l’autre famille a un lit.
J’emprunte le sentier en sens inverse et retourne à la table où je me suis tenu en attente depuis mon arrivée à Wey, buvant de la bière.
- Aujourd’hui, nous n’avons pas de place, me dit la mère de famille. Allez voir par- là…
Je chausse mes sandales et pars dans la forêt. Sentier étroit, dévoré de racines. Un panneau avertit: serpents et scorpions. Je parierai qu’on en voit pas une par année. A mi-chemin, je croise Crank. Il est assis sur un rocher, enveloppé dans une serviette de bain.
- Alors?
- Rien.
- Va par là, il y a une troisième famille. Personne ne va par là. Enfin, pas les gens bien. Mais tu reviens demain matin, à l’heure ou le bateau quitte l’île, et tu demandes à nouveau une cabane,
Bateau
Sur la jetée, une femme aux cheveux longs, aux longues jambes, mange une soupe. Plus loin, une musulmane grille des filets de poisson sur une demi-tonneau de braise. Deux hommes jouent au Mahjong torse nu. Tout cela dans une atmosphère abstraite. Je fais quelques pas. Un navire militaire au canon bâché de noir est amarré en bout de jetée; debout devant les piles, des paysannes de la mer descellent au couteau des coquillages. La côte est semée de palmiers, c’est marée basse et les plages montrent un sable couleur rouille. Inutile de poser une question en anglais. Mieux vaut attendre qu’on me demande ce que je veux. D’ailleurs, si le bateau est bien à 16h00, je suis en avance. Je pars en promenade. A mon retour, même ambiance. La femme aux longues jambes a disparue, les joueurs dorment allongés sur un banc de pierre. Je fais une autre promenade. A mon retour, je découvre un yacht aux lignes épurées. Un blanc est en train de négocier son billet avec le marchand de soupes. Il est soulagé que je veuille aussi me rendre à Wey. Le capitaine ne fait pas le détour pour un seul passager, m’explique-t-il. Nous partageons les frais.
-Vous êtes déjà allé à Wey?
- Non.
L’homme est grand, large, il a le menton carré, les cheveux en brosse. Il est Hollandais Je remarque sa montre.
- Une Braun? Comme la marque d’électroménager?
- Steve Jobs aimait beaucoup le design de leurs frigidaires. Mon nom est Crank.
On nous embarque alors avec douze Thaïs sur le yacht. L’assistant distribue des gilets de sauvetage. Mieux vaudrait distribuer des tampons: les deux moteurs qui propulsent le bateau font un bruit d’usine. Il faut dire qu’il sont efficaces: un heure plus tard, nous accostons un ponton de planches. Crank me hisse.
- Tu sais où dormir?
- Non.
- Alors il faut que tu ailles par là.
- Tu restes combien de temps dans l’île?
- 80 jours.
Et il disparaît dans la forêt.
J’emprunte un sentier qui amène à une plage bordée de palmiers. Dans leur ombre, en retrait, une cabane à ciel ouvert. La chaleur est écrasante. Un Thaï balaie le sable. Je lui demande que faire? Il me fait signe qu’il ne faut pas parler et indique une panneau accroché à l’entrée de la cabane: “16h00-18h00 repos”