Degrés d’ignorance

Ceux qui ne savent rien, se taisent — font bien.
Ceux qui ne savent rien, croient savoir, par­lent peu — ne font pas de mal.
Ceux qui savent quelque chose, croient tout savoir, le font savoir — engeance.

Bob

Sur l’au­toroute du Léman à bord de la BMW. Passé le tun­nel de Caux, le traf­ic baisse. Bien­tôt, je suis seul. Mais alors la route se creuse, le bitume se rompt, les bar­rières man­quent. Je ralen­tis, con­tourne de nom­breux obsta­cles de plus. Devant moi, une femme à moto. Je voudrais la suiv­re, je suis for­cé de renon­cer. J’ar­rête mon moteur, con­tin­ue à pied la BMW sous le bras. A la hau­teur de Vil­leneuve, un bassin de réten­tion rem­pli d’une eau bleue. La femme sur­veille un bam­bin qui apprend à marcher.
“Bob, mon Bob, lui dit-elle, tu as la face ronde, la tête solide, papa et maman t’ont bien réus­si, ils comptent sur toi, tu vas devenir riche.“
Je dépose ma BMW, m’ap­proche de la femme:
” Per­me­t­tez Madame! Les con­di­tions ne sont plus les mêmes qu’à votre époque. A l’avenir, il sera impos­si­ble de devenir riche.”

Vol

” Les erreurs des patrons ne sauraient avoir de con­séquences pour les ouvri­ers Messieurs, vos rémunéra­tions seront donc ver­sées”, annonçais-je avant de regrouper les hommes devant le fruit de leurs vols, des mon­tres, et de leur expli­quer en quoi con­sis­tait notre méti­er:
“Car enfin, vous devez com­pren­dre qu’il ne s’ag­it pas seule­ment de vol­er des mon­tres, mais de choisir celles qui ont de la valeur. Mieux vaut une vraie Longines qu’une fausse Audemars-Piguet!”

Optimisme

Je me croy­ais opti­miste. Main­tenant que ma gagne la mis­an­thropie (je me méfie des car­ac­tères, des com­porte­ments, des vues), je vois que je n’é­tais qu’idéal­iste (la meilleure par­tie de cet idéal­isme étant et demeu­rant de nature religieuse, hors toute église, cela va sans dire).

Guerre

Toute guerre menée par un état est une guerre menée par cet état con­tre son peuple.

Mème

Le mème est la repro­duc­tion d’un mod­èle qui n’ex­iste que dans ses reproductions.

Maîtres

Les maîtres meurent, les maîtres sont morts. Lem­my, Tournier, Bowie, Sco­la. Maîtres ceux qui mon­trent la voie ou, pour éviter l’équiv­oque du vocab­u­laire religieux, incar­nent une pos­si­bil­ité. Maîtres en audace, par­fois sans rai­son. Si les fig­ures uni­verselles nous for­ment, les con­tem­po­rains majeurs nous influ­en­cent et nous mar­quent. Choi­sis dans la généra­tion des aînés, celle qui se mesure à des con­di­tions qui sont aus­si les nôtres, ils meurent de notre vivant.

De soi à soi-même

Ce qu’on apprend la nuit et que l’on se répète pour  se le remé­mor­er de jour, quelle que soit la mné­motech­nique, est en par­tie per­du. Ce qui peut-être sauvé ne l’est pas en fonc­tion de la nature, du con­tenu, mais en fonc­tion de la quan­tité. Met­tons que j’ex­prime une idée en deux phras­es. Je me les redis. Un peu plus tard, je me les dis encore, dans la même forme. Entre temps, j’ai pen­sé à autre chose et procédé de même avec cette autre chose. Puis, j’ai une autre pen­sée. Au mieux, je retrou­verai en sit­u­a­tion diurne deux de ces trois pen­sées (qui elles même font par­tie d’un nom­bre très grand de pen­sées obtenues dans ces con­di­tions). D’où le sens de ce “en par­tie” mémoris­able. Comme si la mémoire, dans les phas­es du demi-som­meil, per­dait large­ment de sa puis­sance de cap­ta­tion. Ce qui veut aus­si dire que nous avons là, dans la nuit, une pen­sée qui fonc­tionne sur un autre reg­istre, une pen­sée qui fonc­tionne libre­ment mais ne peut-être trans­mise, pas même de soi à soi-même.

Napalm

De retour en pleine nuit, à tra­vers l’île, par la forêt, à moto. Tout dort. Nous allons à la plage, nageons dans une eau claire jusqu’aux rochers brun lave qui sup­por­t­ent le petit tem­ple. Sur la colline, notre ter­rasse de bois et du vent dans les cocotiers, au loin des bateaux pêchent au pro­jecteur. Toutes beautés con­fon­dues qui devraient me garan­tir un som­meil pais­i­ble. Pais­i­ble, il l’est, mais je con­sacre mal­gré moi une par­tie de la nuit à rejouer les riffs de gui­tare de How the years con­demn, l’un des titres sauvages du dernier Napalm Death. Ce faisant, je me représente les trente années de car­rière des Anglais, depuis l’époque de Scum et dresse des sta­tis­tiques sur le nom­bre de con­certs qu’ils ont don­nés dans leur car­rière sachant que Napalm Death tourne jusqu’à six mois par an. Me voici dans la peau de Bar­ney sautant et box­ant le vide, cher­chant à imag­in­er ce que peut pro­duire sur le cerveau la vue de cen­taines de têtes de punks qui s’agi­tent deux heures d’af­filée, cent fois par année, pen­dant trente ans.

Digitales

Le prési­dent des Alle­mands, pour pren­dre part au débat sur l’im­por­ta­tion des étrangers, déclare que le phénomène est imputable à la dig­i­tal­i­sa­tion du monde. Désor­mais, explique-t-il, les peu­ples du tiers-monde savent com­bi­en nous sommes rich­es. Ils ne savent pas com­ment le devenir, devrait-il ajouter.