Une partie de ce que je fais, au quotidien veux-je dire, en dehors des actes spontanés veux-je dire, dépend de la vérité; une grande partie de ce que je ne fais pas dépend de la vérité. Cependant, je suis incapable de donner, même quant à l’usage circonstanciel que j’en fais, une définition de la vérité. Je souscrire à cette idée que la vérité est à elle-même son critère et permet de dire le faux. Ce qui établit ma croyance dans une mystique de la vérité.
Linge
Cette dame à la bouille lunaire, seule, qui n’en finit pas de mettre du linge à sécher sur un étendage de ficelles. Chaque fois qu’elle sort de son appartement pour aller sur le balcon, elle tourne la clef trois fois dans la porte de fer forgé, puis, retournant dans l’appartement, trois fois dans l’autre sens. J’essaie de savoir d’où peut venir l’ennemi: chien, violeur, voisin, macaque? A droite, il y a un mur; à gauche, un autre mur. Les escalader serait périlleux, elle vit au cinquième. Il y a bien une sixième étage, mais il est fait de vastes terrasses et soutenu par un morceau de façade vertical: pour emprunter cette voie, il faut être pompier. Son linge a peut-être une valeur inouïe? Quelqu’un qui est à l’intérieur de l’appartement cherche peut-être à voler ce linge?
Enfants
Caen — Château-fort de Guillaume le Conquérant. Une classe d’école est en visite. Des enfants petits, amusés, mobiles. Deux maîtresses les accompagnent. L’aînée, chaussures de marches, pantalons retroussé sur les chevilles et sac au dos, les assemble devant une sculpture contemporaine. A distance, je devine un homme de bronze assis.
- Qu’est-ce que c’est les enfants?
Pas de réactions.
- Un cosmonaute?
- Non! s’écrient les enfants.
Mais une petite fille en capuche bleue fait: “oui!“
Alors les autres:
- Oui!
La maîtresse:
- Les cosmonautes ont un cahier et un stylo à la main? Est-ce que c’est un écrivain?
Les plus hardis des enfants sortent du groupe et tournent autour de la statue.
La maîtresse tranche:
- C’est un étudiant! Comme vous!
Visiblement perplexes, tous les enfant se mettent alors à discuter.
Douce nuit
Revor et Anice, les amis anglais chez qui enfant je passais mes étés me conduisent sur les bords d’une rivière semée de météorites. Dans une baraque, je compile des 33t. du groupe anarchiste Crass, faisant valoir auprès des Anglais que j’ai acheté ces mêmes disques à l’âge de douze ans lors de mon séjour dans leur cottage de Leicester et que je les croyais introuvable; mais non, l’histoire a continué en sous-main, la preuve, voici mêmes des inédits et des titres nouveaux! Revor manifeste une curiosité polie. Une voix chevrotante et apaisée s’élève derrière un rocher.
“Je vais mourir, mais ne vous inquiétez pas pour moi!“
Un pique-niqueur confie:
- C’est Monseigneur Bertelby.
Quelques pas à travers le cataclysme et je prends place dans la file qui mène à l’avion. L’hôtesse qui demande ma carte d’embarquement est boudeuse. Le contenu de mes poches s’éparpille. Il y a plusieurs sortes de monnaies, des tickets de caisse, un croissant en miettes, des notes littéraires et un coupon; je le lui tends, il n’indique pas le numéro de votre siège, dit-elle. Mon désemparement la fait rire. Nos yeux se rencontrent, elle sourit, je lui adresse un clin d’œil. L’hôtesse dépose une morceau de pain sur ma langue. Avec cette obole, je pénètre dans l’avion. C’est un rafiot armé par une compagnie sud-américaine. Les banquettes sont découpées dans des planches de chantier, les chaises et tables volées sur des terrasses de bistrot, l’air est saturé d’odeurs de graisse, quant au moteur, il fait trembler la carlingue. Installé dans une chaise de plastique, je prévois de dormir au sol pendant le voyage. Puis je décide de noter ce que je viens de raconter et cherche une pièce à l’écart. J’en découvre une derrière un amoncellement de meubles. Pour libérer l’accès, je dois déplacer un vélo. Il appartient à P. de R. Lorsque celui-ci le récupère, il est en pleine conversation avec ce pouilleux de Valar, à qui il explique:
“Mireille va abandonner son gosse si on ne le prend pas avec nous ce soir, elle n’en a rien à foutre de ce gosse tu comprends, ce qu’elle veut c’est sortir, d’ailleurs, si elle l’abandonne, il ne reviendra jamais!”
Affaires 2
Cinquième étage du Holiday Inn, à portée du bar — des hommes se relaient devant la baie vitrée. Un portable à la main, ils discutent stratégie. Cela donne:
“Compris… 5 sur 5… On fera comme ça… Noté! On va les avoir…“
A les écouter, on finit par croire que le compte à rebours vaut aussi pour soi, que l’attaque est imminente.