Vérité

Une par­tie de ce que je fais, au quo­ti­di­en veux-je dire, en dehors des actes spon­tanés veux-je dire, dépend de la vérité; une grande par­tie de ce que je ne fais pas dépend de la vérité. Cepen­dant, je suis inca­pable de don­ner, même quant à l’usage cir­con­stan­ciel que j’en fais, une déf­i­ni­tion de la vérité. Je souscrire à cette idée que la vérité est à elle-même son critère et per­met de dire le faux. Ce qui établit ma croy­ance dans une mys­tique de la vérité.

Comportement

Lorsque l’on voit une femme seule, il faut atten­dre qua­tre sec­on­des avant de décider quoi que ce soit. Si un homme l’ac­com­pa­gne, il il ne se tient pas à une dis­tance tem­porelle de plus de qua­tre secondes.

Marketing

L’idée absurde mais géniale, après voir mar­qué pen­dant cent ans les pro­duits que l’on vend, de ven­dre une mar­que pour que l’on achète un produit.

Linge

Cette dame à la bouille lunaire, seule, qui n’en finit pas de met­tre du linge à séch­er sur un étendage de ficelles. Chaque fois qu’elle sort de son apparte­ment pour aller sur le bal­con, elle tourne la clef trois fois dans la porte de fer forgé, puis, retour­nant dans l’ap­parte­ment, trois fois dans l’autre sens. J’es­saie de savoir d’où peut venir l’en­ne­mi: chien, vio­leur, voisin, macaque? A droite, il y a un mur; à gauche, un autre mur. Les escalad­er serait périlleux, elle vit au cinquième. Il y a bien une six­ième étage, mais il est fait de vastes ter­rass­es et soutenu par un morceau de façade ver­ti­cal: pour emprunter cette voie, il faut être pom­pi­er. Son linge a peut-être une valeur inouïe? Quelqu’un qui est à l’in­térieur de l’ap­parte­ment cherche peut-être à vol­er ce linge? 

Matin

Les chiens se sont tus. Les mâtereaux et les hiron­delles volent au-dessus de la mon­tagne bleue. Rien de plus appré­cia­ble que ce silence. Avec les bruits dis­paraît la société. 

Musique d’avenir

Dans une ou deux généra­tions, lire et écrire sera aus­si orig­i­nal que jouer du clavecin.

Enfants

Caen — Château-fort de Guil­laume le Con­quérant. Une classe d’é­cole est en vis­ite. Des enfants petits, amusés, mobiles. Deux maîtress­es les accom­pa­g­nent. L’aînée, chaus­sures de march­es, pan­talons retroussé sur les chevilles et sac au dos, les assem­ble devant une sculp­ture con­tem­po­raine. A dis­tance, je devine un homme de bronze assis.
- Qu’est-ce que c’est les enfants?
Pas de réac­tions.
- Un cos­mo­naute?
- Non! s’écri­ent les enfants.
Mais une petite fille en capuche bleue fait: “oui!“
Alors les autres:
- Oui!
La maîtresse:
- Les cos­mo­nautes ont un cahi­er et un sty­lo à la main? Est-ce que c’est un écrivain?
Les plus hardis des enfants sor­tent du groupe et tour­nent autour de la stat­ue.
La maîtresse tranche:
- C’est un étu­di­ant! Comme vous!
Vis­i­ble­ment per­plex­es, tous les enfant se met­tent alors à discuter. 

Douce nuit

Revor et Anice, les amis anglais chez qui enfant je pas­sais mes étés me con­duisent sur les bor­ds d’une riv­ière semée de météorites. Dans une baraque, je com­pile des 33t. du groupe anar­chiste Crass, faisant val­oir auprès des Anglais que j’ai acheté ces mêmes dis­ques à l’âge de douze ans lors de mon séjour dans leur cot­tage de Leices­ter et que je les croy­ais introu­vable; mais non, l’his­toire  a con­tin­ué en sous-main, la preuve, voici mêmes des inédits et des titres nou­veaux! Revor man­i­feste une curiosité polie. Une voix chevrotante et apaisée s’élève der­rière un rocher.
“Je vais mourir, mais ne vous inquiétez pas pour moi!“
Un pique-niqueur con­fie:
- C’est Mon­seigneur Bertel­by.
Quelques pas à tra­vers le cat­a­clysme et je prends place dans la file qui mène à l’avion. L’hôtesse qui demande ma carte d’embarquement est boudeuse. Le con­tenu de mes poches s’é­parpille. Il y a plusieurs sortes de mon­naies, des tick­ets de caisse, un crois­sant en miettes, des notes lit­téraires et un coupon; je le lui tends, il n’indique pas le numéro de votre siège, dit-elle. Mon désem­pare­ment la fait rire. Nos yeux se ren­con­trent, elle sourit, je lui adresse un clin d’œil. L’hôtesse dépose une morceau de pain sur ma langue. Avec cette obole, je pénètre dans l’avion. C’est un rafiot armé par une com­pag­nie sud-améri­caine. Les ban­quettes sont découpées dans des planch­es de chantier, les chais­es et tables volées sur des ter­rass­es de bistrot, l’air est sat­uré d’odeurs de graisse, quant au moteur, il fait trem­bler la car­lingue. Instal­lé dans une chaise de plas­tique, je prévois de dormir au sol pen­dant le voy­age. Puis je décide de not­er ce que je viens de racon­ter et cherche une pièce à l’é­cart. J’en décou­vre une der­rière un amon­celle­ment de meubles. Pour libér­er l’ac­cès, je dois déplac­er un vélo. Il appar­tient à P. de R. Lorsque celui-ci le récupère, il est en pleine con­ver­sa­tion avec ce pouilleux de Valar, à qui il explique:
“Mireille va aban­don­ner son gosse si on ne le prend pas avec nous ce soir, elle n’en a rien à foutre de ce gosse tu com­prends, ce qu’elle veut c’est sor­tir, d’ailleurs, si elle l’a­ban­donne, il ne revien­dra jamais!”

Hommes-machine

Une apolo­gie de la mort qui serait une apolo­gie de la vie est encore le meilleur plaidoy­er con­tre le posthu­man­isme car cette tech­no-reli­gion est néces­saire­ment anti-dialectique.

Affaires 2

Cinquième étage du Hol­i­day Inn, à portée du bar — des hommes se relaient devant la baie vit­rée. Un portable à la main, ils dis­cu­tent stratégie. Cela donne:
“Com­pris… 5 sur 5… On fera comme ça… Noté! On va les avoir…“
A les écouter, on finit par croire que le compte à rebours vaut aus­si pour soi, que l’at­taque est imminente.