De Damas à Fribourg, il y 3800 km (je sais, j’y suis allé à vélo en 1998). Je ne manque pas de physique et cela ne s’acquiert pas en quelques heures. Dans ces conditions pourtant, je ne marche pas plus de cinquante kilomètres par jour en terrain plat et je ne garantis rien après une semaine à ce rythme. Bien sûr il y a des trains, des camions, des bateaux, mais qui d’entre nous peut utiliser ces trains, camions et bateaux sans payer? Donc les immigrés qui n’ont rien ont de l’argent. A moins que quelqu’un leur en donne. Ensuite, on nous dit qu’il est impossible d’empêcher leur venue. Que veut-on dire? Que les trains, camions et bateaux ne sont pas visibles? pas contrôlables? que des centaines de milliers de personnes le long d’une route ne sont pas visibles? Lorsque je traversais les montagnes d’Anatolie, j’avais à peine mis pied à terre que toute la contrée répétait mon nom. Donc, je ne crois pas un instant à cet énorme mensonge de l’immigration dont les Européens sont les victimes.
Fordetroit
Lorsque Fordetroit fut publié, j’hésitai. Devais-je l’envoyer aux gens de Détroit? Travis l’a reçu dans sa boîte à lettres. Il m’a écrit qu’une voisine lui en donnait lecture, traduisant chaque semaine quelques pages en français. Après de longues interrogations, j’ai renoncé à envoyer le livre à Robert. Il parle le français, mais il y autre chose: j’ai fait de lui un personnage négatif. L’était-il? Impossible à dire. Ce que j’ai dit de son caractère était une des possibilités, celle que je relevais étant donné ce que je sais, étant donné ce que je suis; certainement l’eut-il mal pris, lui qui m’avait accueilli dans sa maison. Comment s’expliquer sur ce que devient le réel dans le chaudron littéraire?
Benêts
N’importe quel benêt peut occuper un poste politique élevé dans notre société de l’information et des spécialistes corvéables. Ce qui compte dans cette position, c’est le carnet d’adresses, la mise en réseau des ces adresses et l’habileté dans leur usage. Or, pour satisfaire à ces trois réquisits, il faut une production de soi constante et dénuée d’états d’âmes: exactement ce que peuvent les benêts.
Bonheur
Si par “être heureux” l’on entend faire ce qu’on choisit de faire sans rencontre d’obstacles insurmontables, je suis heureux. Si l’on entend autre chose — et je ne doute pas que cette maxime du bonheur par défaut semblera pauvre — un état idéal par exemple, on transforme la vie en un horizon d’attente et un lieu de souffrance. Pourtant, qui peut jurer ne jamais tomber dans ce piège du bonheur absolu quand bien même il ne pratiquerait que la maxime pauvre?