Ecole

Levé à 5h15, je don­nais à manger aux enfants, les pré­parais, les four­rais dans la voiture et pre­nais la route pour Genève. Une heure de con­duite. L’hiv­er, il fai­sait encore nuit lorsque je les dépo­sais avec leurs carta­bles devant l’é­cole de Satigny. Cela me fendait le cœur. C’est tou­jours le cas. L’é­cole est une tor­ture. Ain­si la perce­vais-je enfant, ain­si l’ai-je perçue devenu père. Lorsque j’al­lais au col­lège Saint-Michel, à Fri­bourg, plus âgé qu’eux, à qua­torze ans, je mar­chais qua­tre fois par jours les trois kilo­mètres qui mènent de Givisiez au cen­tre-ville. Le par­cours m’est resté en mémoire, le reste non; tout juste la forme de la classe et sa posi­tion dans le bâti­ment de pierre grise au-dessus du vide. Qu’ai-je appris? Je cherche. Il me sem­ble que tout ce que je sais, je l’ai acquis ensuite, à l’u­ni­ver­sité — on dira qu’il a bien fal­lu y arriv­er, à l’u­ni­ver­sité. Quoiqu’il en soit, fix­er des enfants der­rière un pupitre quinze années de suite ne ressem­ble en rien à une pro­gramme de vie.

Moule

La moule sur le rocher. Dans quel mesure le rocher fait-il par­tie de la moule?

Loi 3

Dans sa phase régres­sive, la loi dev­enue arse­nal de lois donne la pos­si­bil­ité à des spé­cial­istes de jus­ti­fi­er des actions dont les motifs sont con­traires au bon sens et à l’in­térêt général.

Loi 2

La loi com­pense le défaut d’ac­tion. Elle est l’in­stru­ment idéal du politi­cien qui pré­tend agir au moyen de la parole. Les démoc­ra­ties finis­santes votent des lois — sans cesse.

Loi

Une société où la loi inter­dit cer­taines opin­ions est une société où ceux qui pro­mulguent la loi trichent.

Miracles

A force de répéter le geste, ce qu’ils touchaient ne se trans­for­mait plus. Il n’y avait plus mir­a­cle. Les choses demeu­raient elles-mêmes. De sor­tent qu’il échouèrent à devenir ce qu’ils espéraient incar­n­er sur terre.

Agrabue

-Voilà, je vais m’in­staller…
La respon­s­able de mairie:
-Où?
-Dans la mai­son Cie­los.
-…
-Vous êtes tou­jours là?
-Oui, oui.
-J’aimerais savoir qui est le voisin, nous avons un mur con­tigu et…
-Com­ment voulez-vous que je sache? Je n’ai pas cette infor­ma­tion, de plus, en rai­son de la pro­tec­tion des don­nées privées des citoyens je n’ai pas le droit de vous les com­mu­ni­quer.
-En revanche, vous pou­vez me dire si la mai­son est habitée, parce que celle d’après est en ruines…
-Vous avez l’adresse?
-Non.
-Où est votre mai­son?
-Regardez par la fenêtre! A vingt mètres de votre bureau, en face.
-Ah moi, vous savez, je ne suis pas du vil­lage!
-Atten­dez, je crois que j’ai l’adresse.
Tout en main­tenant la respon­s­able en haleine, je feuil­lette la pile de doc­u­ment.
-Là! Calle San Manuel Bueno.
-Atten­dez! Je l’ai. Il n’y a per­son­ne dans la mai­son.
-Laque­lle?
-Celle de votre voisin. Dans la votre non plus.
-Qu’est-ce que ça veut dire?
-Je ne sais pas. Qu’ils exis­tent, mais qu’on les con­nait pas. Autre chose?

Visibilité

Du groupe d’amis avec qui il avait au cours des années qua­tre-vingt et qua­tre-vingt-dix con­testé le pou­voir, la plu­part avaient désor­mais leurs por­traits dans les quo­ti­di­ens une ou deux fois la semaine. Trente ans d’ef­forts pour obtenir cette vis­i­bil­ité. Com­bi­en en faudrait-il pour retourn­er à la con­tes­ta­tion? Était-ce seule­ment possible?

Marketing

L’homme à la banane avait retenu de ses années d’é­tudes en mar­ket­ing cette leçon: faites con­naître votre pro­duit! Il rece­vait ses clients, ren­con­trait les ban­quiers, négo­ci­ait avec les parte­naires une banane sur la tête.

El Palo

Balade de prox­im­ité dans le quarti­er pop­u­laire El Palo. Situé à l’est de Mala­ga, ser­ré entre des maisons bass­es de pêcheurs qui don­nent sur le sable et des mon­tagnes rouges, il date des années 1960, époque dont il garde les traits. La rue com­merçante est som­bre, encadrée de grandes façades qui font rideau. Au pied des immeubles, des rib­am­belles d’ar­cades, cer­taines de métiers anciens, mer­ceries, cor­don­niers, tailleurs. Plus loin un pas­sage, au sens de Wal­ter Ben­jamin; j’en ai vu de sem­blables à Budapest, demi-borgnes, dal­lés de mar­bre et mal éclairé avec, en plus, ici, ces entrées de concierg­eries en bois vit­ré. Puis, à la per­pen­dic­u­laire, dans la rue Vil­la­fuerte, un aligne­ment d’o­r­angers. Chaque arbre porte cent fruits. Cer­tains roulent dans le caniveau. A les suiv­re du regard, on remonte la pente qui forme une per­spec­tive digne de la Renais­sance pour s’achev­er con­tre la mon­tagne, toute de terre et vierge. Dans la par­al­lèle, une baraque peinte à la chaux: vente de char­bon, miel, glaçons. Au super­marché, je cherche du lait de noix de coco. Les Chi­nois ne man­quent pas. Ils sont même plus nom­breux que le reste de la semaine, puisque le same­di après-midi les Espag­nols fer­ment bou­tiques. Mais il n’y a pas cette sorte de lait. Tou­jours à vélo, je redescends vers la mer. Sous la rue com­merçante, qui est en sens unique, des rues plus étroites, hab­it­a­bles. Une sur deux est inter­dite au traf­ic. Au sol, du car­relage, à l’embouchure de gros cail­loux. Les voisins entre­posent leurs affaires devant chez eux, sèchent leur linge, instal­lent des tables. Celui-là a un bateau appuyé à l’en­trée du salon, cet autre des cannes en perch­es de bam­bous. En regag­nant la plage, je roule devant le cré­ma­to­ri­um. Au milieu d’une foule, les croque-morts sor­tent un cer­cueil du cor­bil­lard. En sur­plomb, il y a le stade de foot­ball. Une fête s’y déroule, la musique dis­co résonne au-dessus des familles en deuil. Je pour­su­is le long de la côte. Près de la crique de l’Araignée, une tour de sur­veil­lance comme il y en a sur la Cos­ta del sol. Ronde, pous­siéreuse, sans toit, au-dessus de l’eau. Des pêcheurs à la ligne se tien­nent sur les rochers. Quelques maisons sont regroupées là, sur l’éper­on. Per­son­ne n’y vient, car à cet endroit la mon­tagne est exploitée par une fab­rique de ciment qui rejette des tonnes de pous­sière fine. De la tour, on aperçoit la car­rière supérieure et, sur la route d’Almería, un bar d’un étage, con­stru­it dans le plus mau­vais endroit du pays, sous la fab­rique, con­tre la route, à peu près inac­ces­si­ble. Le bar Mesa, lit­térale­ment “bar table”. Une bar­rière empêche les buveurs de tomber sur la route lorsqu’il sor­tent du local. Pour revenir au groupe de maisons, les deux ruelles, l’une de dix mètres, l’autre plus courte, por­tent des noms d’écrivains: Calle escritor Luis Léon et calle escritor Mc Kin­lay. Prob­a­ble­ment les moins vis­itées de toute la région.