Effets de la technique

La morale religieuse précède la tech­nique. Elle réap­pa­raît quand celle-ci s’ef­fon­dre. Quant à la morale qui accom­pa­gne la tech­nique, elle est liée à la sagesse, donc privée et minoritaire.

Multinationales

Tout à l’heure, j’en­tre dans chez un vendeur de télé­phonie mobile, je demande un con­trat de fibre optique — il me pro­pose un paquet.
- Que la fibre, mer­ci.
Avec quoi suis-je ressor­ti du mag­a­sin?
Mon con­trat de fibre optique, un con­trat de télé­phonie mobile et un numéro de poste fixe, les trois étant ven­dus con­join­te­ment. Ain­si qu’avec une boîte et deux cartes codées dont le vendeur m’ex­plique qu’elles me per­me­t­tent de me con­necter immé­di­ate­ment, partout, dans la rue par exem­ple. Du papi­er aus­si, le con­trat. Douze pages.
- Signez-là!
- Le prix, où fig­ure-t-il?
- Il n’est pas indiqué.
- Et il me faut aus­si une sig­na­ture ici, ici et là.

Musique d’avenir

Opti­miste, je le deviens, car je crois que les gens, tous les gens, quelque soit leur posi­tion, leur per­son­nal­ité, leur pro­jets, en ont marre. Comme on dit, ils sont mûrs.

Proscrastination

Que toute démarche implique un temps long n’est peut-être pas si mau­vais. Voilà trois jours que je me rends à la banque, obtiens mon numéro, me présente au guichet et repars les mains vides. En Suisse, j’au­rai étran­glé mon inter­locu­teur. Ce matin, bien qu’il me faille recevoir huit chèques avant demain midi sauf à faire échouer mes pro­jets d’achat, je me suis enten­du dire: “espérons que demain votre ordi­na­teur fonctionne!”

Pascales

Ces deux gamines qui venaient du pré, je les recon­nus aus­sitôt. Pour qu’elles ne s’y trompent pas, je dis leur noms:
- Pas­cale Péron, Elsa Tri­o­let! Vous n’avez pas changé depuis 1977!
Et j’é­tais sincère: le corps menu, la tête aimable et la peau douce, elles étaient aus­si pim­pantes qu’à l’époque où nous jouions dans les préaux ens­ablés du Cours Molière, cette école juive d’Ar­ava­ca, Madrid, où je fai­sais mes petites class­es. Mais alors me reve­naient en mémoire mes sen­ti­ments. Pour Pas­cale, un amour sans lim­ite que je n’o­sais exprimer, pour Elsa, un intérêt plein de dis­tance. Alors, pour ne pas faire de favorite, j’a­joutais:
-Je me sou­vient par­faite­ment Elsa, tu jouais du piano dans une mai­son proche des ter­rains vagues.
Cepen­dant au réveil, je vis qu’il était impos­si­ble de trav­e­s­tir le passé: si j’ap­pelais bien Pas­cale par son nom, “Péron”, je ne me sou­ve­nais pas du nom d’El­sa et c’est pour quoi je l’avais rebap­tisée de celui que por­tait la femme de Louis Aragon.

Fitness

Com­bi­en faut-il de temps pour ramen­er à son point de départ en la pous­sant une voiture propul­sée avec un litre d’essence? En moyenne, un mois.

Camaraderie

Entraîne­ment armé sur des par­cours dans la cave d’une armurerie en zone indus­trielle: même dans ce milieu de gardes du corps et de policiers, on rit et plaisante. Entre deux tirs et quelques con­sid­éra­tions de bal­is­tique, on dis­cute cuis­son du riz, sar­dines et tor­tilla. Une spon­tanéité qui détend et facilite le tra­vail. En revanche, la bière ne fig­ure pas au pro­gramme. Mes com­pagnons qui boivent du café con­sid­èrent mon breuvage comme une drogue. 

Eau

Ces jours de pluie, les habi­tants pau­vres du port ont dis­posé devant les maisons d’un étage des baque­ts pour récupér­er l’eau.

Politique

-J’ai à dire quelque chose d’im­por­tant. Braquez les pro­jecteurs!
-On vous entend!
-D’abord les projecteurs!

NIF 5

Pour en finir avec cette affaire de doc­u­men­ta­tion req­uise pour toute inter­ven­tion d’un étranger sur le marché espag­nol des affaires, me voici après mes échecs répétés auprès de l’ad­min­is­tra­tion locale cher­chant des solu­tions alter­na­tives, non pas qu’il existe un État à côté de l’É­tat mais parce qu’il existe peut-être, séparé­ment de cet affreux poste de police de l’ouest de Mala­ga où se bous­cu­lent quo­ti­di­en­nement les exilés des cinq con­ti­nents, un bureau sec­ondaire comme il existe des rési­dences sec­ondaires, lieux plus calmes où l’on trou­ve repos, récon­fort et ser­vices. Afin de pos­er la ques­tion, je télé­phone au con­sul de Suisse en Andalousie; il ne répond pas. Je lui écris un mail; pas de retour. Alors j’in­verse, j’ob­tiens le con­tact du con­sul d’Es­pagne à Genève. Même résul­tat. A l’o­ral comme à l’écrit. Et le con­sul d’Es­pagne à Zurich? Mir­a­cle! Je l’ai au bout du fil. Il me ren­voie à son col­lègue de Genève. Je ne peux l’at­tein­dre, lui dis-je. Il va s’en charg­er pour moi: il fera un mes­sage en interne afin que ce dernier me rap­pelle. A ce moment-là, je con­sid­ère que l’af­faire est per­due. J’ap­pelle donc les gens de Saragosse, des Navar­rais, et sans ménage­ment leur dit “ça ne va pas, c’est impos­si­ble, je n’y arrive pas, je n’en peux plus”. De Suisse, je reçois soudain un mail . “Mon­sieur, pour toute demande de doc­u­ment, il vous suf­fit de vous présen­ter à notre guichet pen­dant les heures ouvrables”. Bonne nou­velle ou fausse bonne nou­velle? Quoiqu’il en soit, au bas du mes­sage fig­ure une numéro que je n’ai pas encore fait reten­tir. Je com­pose, une dame décroche. J’ex­plique, elle écoute. “Un NIF? Sans prob­lème. Où êtes-vous?”
-En Espagne, mais je serai en Suisse dans quelques jours.
-Passez!
-For­mi­da­ble.
-Où habitez-vous?
-A Fri­bourg.
-Ah! Dans ce cas, il faut con­tac­ter le con­sulat d’Es­pagne à Berne.
J’ap­pelle, on me répond la même chose “Passez!”. Seule­ment:
-Pour ce qui est de faire un NIF, cela se fait néces­saire­ment en Espagne. Nous pour­rions vous faire une NIE qui vous per­me­t­tra de réclamer un NIF.
Je rap­pelle les Navar­rais de Saragosse, lesquels s’écri­ent: “Tu avances!“
Et dix jours plus tard, je pars pour Berne par le train de 6h50 pour un horaire d’ou­ver­ture du con­sulat de 8h00 à 13h45, autant cal­culer large dès fois que les fonc­tion­naires doivent aller acheter du papi­er, des sty­los, un ordi­na­teur… mais non, der­rière le guichet, une jeune fille bien maquil­lée me fait rem­plir un doc­u­ment d’une page et encaisse Fr. 17.-.
-Voilà.
-C’est tout?
-Il vous faut quelque chose d’autre?
-Non.
-Nous vous enver­rons le NIE par mail.
-Bien.
-Vous n’avez pas l’air de le croire.
-Si, si..
-Pourquoi vous faut-il un NIF?
-Pour acheter une ferme.
-C’est inutile.
-Com­ment ça?
-Pas besoin de NIF.