Délit

Le délit d’opin­ion est instau­ré par ceux qui, détenant le pou­voir, n’ont pas les solu­tions poli­tiques qu’il impose de trou­ver. Renonçant à toute tâche de direc­tion, ils s’ac­cor­dent cepen­dant pour con­serv­er le pou­voir, d’où la néces­sité d’ex­clure la vérité du débat. A peine cinquante ans après la recon­struc­tion démoc­ra­tique, nous voici une fois de plus affron­tés à cette sit­u­a­tion oppressive.

Famille

Sur le park­ing de la plage, une file d’at­tente s’est for­mée der­rière une Seat au cof­fre ouvert. Des grands par­ents aux enfants, je compte huit per­son­nes au milieu des pous­settes, des bal­lons et des chais­es. Une dis­tri­b­u­tion gra­tu­ite? Non, une famille. Au bout d’un quart d’heure, tout le monde trou­ve place, la voiture démarre.

Jeu

Dans le bus, assis der­rière le chauf­feur, cet ado­les­cent qui tient à la main un écran sur lequel il joue à un jeu automobile.

Axarquie

Bon­heur de se promen­er au marché du vil­lage, d’en­ten­dre les com­mères négoci­er les tomates et les mangues, et ces dames qui étirent des culottes dans la lumière crue du soleil pour juger de leur taille tan­dis que les maris siro­tent des cognacs aux ter­rass­es. Dans tout cela, une sim­plic­ité et une bonne humeur que je ne retrou­ve dans aucunes de nos villes du nord per­clus­es d’ar­gent et de doutes. J’al­lais acheter des shorts. Un cou­ple brasse un mon­ceau d’habits que se dis­putent déjà d’autres clients et en tire trois mod­èles des meilleures mar­ques. Payé le tout 11 euros. Puis chez le céramiste pour acheter des faïences, enfin chez le gitan pour les auto­col­lants de la légion. Sur le retour, je prends mes bières hol­landais­es, désor­mais ven­dues en bouteilles de verre quand l’habi­tude se généralise dans la grande dis­tri­b­u­tion de nous ven­dre l’ex­cel­lent liq­uide dans des con­tenants de plas­tique. Il  y a du monde partout: le long des trot­toirs, chez les trente coif­feurs, sur les toits et autour des bars, dans les choco­la­ter­ies et sur les échafaudages, se hélant à dis­tance, prenant des nou­velles les uns des autres. Une société à l’équilibre.

Elite

Avec plus de la moitié des jeunes andalous au chô­mage, on pour­rait plac­er un vig­ile pour chaque cinq cent mètres de plage afin de refouler les anal­phabètes d’Afrique qui abor­dent les côtes, mais alors l’ar­gent qui reste une fois payés les frais de fonc­tion­nement de l’E­tat reviendrait au peu­ple plutôt qu’à l’élite.

Devenir monde

Il y a une ving­taines d’an­nées, pen­dant la pre­mière époque de l’in­ter­net par­tic­i­patif, un ami me dis­ait: “si le monde entier est trans­posé sur l’in­ter­net, alors inter­net devien­dra le monde”. Avec la con­nex­ion des objets courants, cette sci­ence spécu­la­tive, alors sim­ple fic­tion, tend à devenir réelle. Si en plus de trans­fér­er notre mémoire dans les machines, nous lui con­fions nos voitures et nos cuisines, soit ces deux fonc­tions essen­tielles de la vie que sont la mobil­ité et la sus­ten­ta­tion, il ne restera plus qu’à appréhen­der l’e­space sous forme de temps pour achev­er le programme. 

Rêve 2

Cette phrase sur la Grâce est sans lien avec mes excur­sions de pen­sée. Si j’é­tais croy­ant, j’y ver­rais un signe. Si dieu existe, c’est de cette manière qu’il se man­i­festerait dans une âme indifférente.

Rêve

Recon­quête du ter­ri­toire. Les sol­dats de l’équipe mar­quent au sol les galeries du “tube” lon­donien quand survient un prob­lème, l’un des hommes est en état de mort immi­nente. Il flotte à hau­teur de poitrine, sans bras ni buste, il n’est plus qu’une image. A l’en­droit du ven­tre, un frigidaire avec ses com­par­ti­ments. Or, le serveur infor­ma­tique a cessé de lui fournir des vict­uailles. Une après l’autre ses pro­vi­sions dis­parais­sent. Alors j’en­tends: “une force supérieure amène à la purifi­ca­tion sur l’autel”.

Lycée

En taxi au lycée français, là haut sur la colline, dans la zone rési­den­tielle des Montes de Calderon. C’est le ren­dez-vous de la dernière chance. Trois fois de suite, l’in­scrip­tion d’Ap­lo a été rejetée. J’es­saie de sauver la sit­u­a­tion. Ques­tion de sécu­rité, m’ex­plique la pro­viseur, une femme élé­gante et vive, la loi n’au­torise que trente-deux élèves par classe. Or, pour l’an­née à venir, le compte est bon  En taxi, dis­ais-je, car je veux l’emporter. A défaut, j’au­rai a met­tre Aplo à Lau­sanne dans une école privée. Du résul­tat, je ne doute pas, il sera excel­lent, mais le prix est à la mesure, tail­lé pour les rois saou­di­ens. Et puis j’aimerais bien avoir mon fils avec moi. En taxi, car le lycée est situé au pina­cle de la colline et la chaleur m’eut liqué­fié si je m’é­tais avisé d’y grimper à pied, ce d’au­tant plus que je n’ai trou­vé dans mes armoires à habit ni Bermudes ni short décent, appelant Gala au télé­phone pour savoir si elles sait le par­age de ces habits bien utiles en péri­ode de canicule, à quoi elle répond que j’ai délibéré­ment lais­sé fin juin mes seuls Bermudes dans la mon­tagne, mis­ant sur la paire que mon papa devait me rap­porter de Bangkok, ce qu’il fit, mais à la mau­vaise taille (la faute aux marchands thaï qui mod­i­fient les découpes sans adapter les mesures améri­caines cor­re­spon­dantes, S, M, L, XL). Et donc, l’en­tre­vue ter­minée, je descends de la colline vêtu de mes jeans, de mes chaus­sures de faux cuir à embout métallique et d’une chemise d’homme de cinquante ans, con­statant qu’après tout, il eut été envis­age­able de venir sans l’aide d’un taxi — pré­cisons, comme je pense cela, je suis dans la descente. De fait, dix min­utes plus tard, lorsque le bus me récupère le long de la plage, je ruis­selle comme une douche. Et je me demande si j’ai su con­va­in­cre. S’il était tout bon­nement pos­si­ble de convaincre.

Ecrire

Au fond, je pour­rais arrêter d’écrire avant qu’il n’y ait plus de lecteurs. Je ne dis pas, pour moi, je dis, dans l’ab­solu. Comme on a cessé, dans le pas­sage du temps, de pein­dre des nature mortes, de jouer du clavecin, de tailler des semelles de cuir ou de tiss­er des tapis.