Menu du jour avec les instructeurs et d’autres combattants dans un quartier proche de la Foire de Malaga aux maisons basses brûlées de soleil. A la table voisine, une famille d’ouvriers avec oncles, grands-parent et deux adolescents dont une fille au physique exceptionnel que je suis seul, assis dans l’angle, à voir et que je regarde à n’en plus pouvoir pendant le repas, non tellement pour sa sensualité (elle doit aller sur ses quatorze ans) que pour sa plasticité qui, chose rare, est parfaite, aussi bien dans les rapports que pour la finesse du cou, du nez, du menton. De plus, le caractère physique incarne l’Andalouse idéale: cheveux de jais, front altier, de grands yeux aux cils arqués, un port droit et fier qui ne plie pas. “Retourne-toi”, dis-je à Monfrère. Ce qu’il fait sans trouver à cette image la fascination que j’y trouve. Le repas se poursuit, entre deux bouchées, je ne cesse d’admirer. Elle, jamais ne pose le regard sur notre tablée, d’où cette question: nous a‑t-elle seulement vus? Plus étrange, alors que la famille entière, façon espagnole, parle, rit, s’exclame, elle ne prononce pas un mot. Nous buvons le café avec Izraeli quand elle sort derrière son père. La salle de restaurant étant construite en surplomb du trottoir, j’ai alors une vue plongeante sur la gamine, qui s’éloignant tient la main droite sur son entrefesse la paume vers l’extérieur.
Bus
Entraînement antiterroriste à la centrale des transports publics de Malaga. Au signal, les combattants répartis en deux groupes entrent chacun en courant par une des portes opposées du bus, se croisent, se battent et ressortent. Après cet échauffement par les coups, nous montons tous à bord, le chauffeur démarre et roule. Un des vingt combattants, armé d’un couteau, attaque un passager. Les autres donnent l’alerte, défendent, désarment et abattent le terroriste — ils sautent à terre. Ainsi toute la matinée, contre des preneurs d’otages armés de pistolets ou de fusils, solitaires ou en groupe.
Belle légionnaire
Camp de la légion espagnole, je disais à cette femme, “que les soldates sont belles!”. Qui l’étaient non seulement par le corps, souple, mince, en mouvement, mais par la combinaison tactique, ceintures de charge et position des armes, conçue avec une intelligence que trahissait l’esthétique du portage (la question m’agitant dans la vie réelle depuis deux ans sans que je sois parvenu à trouver la solution). J’embrassais alors ma partenaire. Désireux de l’emmener, je lui disais, “nous irons où tu voudras!” Pour ajouter aussitôt: “sauf en Suisse!”
-Tu es trop vieux!
Fâché d’apprendre que j’étais vieux, je raisonnais: nous passons tous deux le bac et, je veux bien, je suis plus âgé qu’elle, mais enfin même si nous avons tout raté… bref, quel âge a cette femme?
-Trente-deux, tu as trente-deux ans, lui disais-je, ce n’est pas si jeune pour passer le bac, nous ferons un beau couple!
Quand, à part moi, je songeais, “tout de même, dix huit ans de différence…”
Tejero
Chez Yassine — Serge qui a vécu en Espagne à la fin du régime franquiste me raconte que ses amis, proches des grandes familles de Madrid, l’avaient averti du coup d’Etat du lieutenant Tejero et de son usage: asseoir le prestige du nouveau roi Juan Carlos dont l’héritage symbolique après la mort du Caudillo était mal assuré. Les images des gardes civils tirant au fusil parmi les députés des Cortès avaient fait le tour des télévisions. Quelques heures après les événements, le téléphone sonnait chez mes parents à Lausanne. Des amis d’Aravaca demandaient à mettre leurs enfants à l’abri en Suisse. Dix ans plus tard, comme je vivais à Valence, mon ami Jésus, à qui je donnais à domicile des leçons de français pour la préparation de l’examen de diplomate, me montra les photographies prises depuis sa fenêtre des tanks qui sortis des casernes prenaient possession de la ville, Valence ayant été la seule ville à répondre à l’ordre de soulèvement militaire.
Enfants
Place Saint-Bruno, à l’aube, dans une salle de café, un père à la barbe cultivée regarde une vidéo sur son téléphone. En face, dans la poussette, son fils de un an, peut-être moins. Je commande un allongé, le bois, renouvelle la commande. Quand le père décroche enfin de son écran, il tourne le téléphone vers le bébé. Celui-ci se redresse, impassible regarde la vidéo, puis se recouche. Le père va ensuite régler au bar. Tandis qu’il nous tourne le dos, je souris au bébé, qui aussitôt me répond. Le père revient, tourne la poussette pour sortir. Au moment où il va franchir le seuil, le bébé se tourne et m’adresse un signe de la main.