Le train à l’arrêt en gare de Dijon, le père vérifie les valises. Auguste criant devant lui:
-Papa, on est où?
-…
-Papa, on est où?
-…
Mais papaa, on est oùù?
-A Dijon.
-A Dijon? Pourquoi on est à Dijon?
Enfants 3
Enfants
Place Saint-Bruno, à l’aube, dans une salle de café, un père à la barbe cultivée regarde une vidéo sur son téléphone. En face, dans la poussette, son fils de un an, peut-être moins. Je commande un allongé, le bois, renouvelle la commande. Quand le père décroche enfin de son écran, il tourne le téléphone vers le bébé. Celui-ci se redresse, impassible regarde la vidéo, puis se recouche. Le père va ensuite régler au bar. Tandis qu’il nous tourne le dos, je souris au bébé, qui aussitôt me répond. Le père revient, tourne la poussette pour sortir. Au moment où il va franchir le seuil, le bébé se tourne et m’adresse un signe de la main.
Grenelle 2
Deuxième jour d’entraînement. Couteau, bâton, pieds-poings. L’ambiance est décontractée, sympathique, cependant sérieuse. Les experts défilent, je suppose qu’ils viennent donner une partie de l’enseignement entre deux périodes de travail. Au terme de quatorze heures de répétition technique, fin du stage; pour ceux qui le souhaitent passage de grade. La veille, j’hésitais, et le matin encore — à tout prendre, j’essaie et passe (de justesse).
Tact
Quittant le dojo en soirée, je me traîne épuisé rue de l’Amiral-Roussin. Premier comptoir, je désigne au patron les deux colones de pression, 1164 et Kronenbourg.
-Quelle différence?
-Celle-ci, c’est de la pisse.
(A sept euros la “pinte” comme disent les Parisiens, donc plus cher qu’en Suisse).
Grenelle
Dimanche, je quitte l’arrière-boutique, je monte dans le train, je suis à Paris. A la Goutte d’or, Gérard toujours aussi aimable me tend la clef de l’appartement communiquant, celui des visites et me répète le rituel: “voici la serrure, ceci est votre porte, ici c’est la mienne, vous faites comme chez vous”. La nuit tombe lorsque nous sortons. L’air est chaud et humide, les rues plus calmes qu’à l’habitude. Nous allons dans ce bar à vins, pâtés et saucissons autrefois tenu par Mouloud et que le nouveau patron, Yassine, à transformé en restaurant de tapas. Sur la terrasse, les mêmes clients que l’an dernier et l’an précédent, amis de Gérard. L’ouvreuse de cinéma, l’intellectuel marié à une fille de Léon et une décoratrice marchande de couleurs biologiques — comme elle s’était arrêtée à l’automne dernier, la discussion reprend. Sauf que je suis anxieux. Le stage de combat débute le lendemain, au matin et parcourant la carte je n’y trouve pas ce qu’il faudrait, des pâtes, du riz, des patates. Puis je me promettais d’économiser la bière. Quelques minutes plus tard, j’en suis au deuxième litre. Arrive une salade de pieuvre à l’ail. Le genre de plat à éviter. La bouche sèche, je m’endors pour me réveiller bientôt et boire, et boire encore, et ainsi, toute la nuit. Avant que ne retentisse la sonnerie du téléphone, je suis sur pieds. A huit heures, je charge mon barda et attrape sur les conseils de Gérard un métro à Marcadet-Poissonniers. Le dojo est dans le XVème. En perspective, la partie supérieure de la tour Eiffel. Sur les bancs, je suis seul, équipé de ma coque et des jambières, laçant les chaussures, vérifiant la tenue. Peu avant l’heure, entre dans le vestiaire un jeune au crâne rasé que l’on verrait volontiers sur une pochette d’album Oï. A y regarder de plus près, il pourrait aussi jouer un rôle mutant dans un film de science-fiction. Il est policier — nous sympathisons. Maintenant, il est dix heures. Dans la salle, autour d’Alain Formaggio, un homme en béquilles, un gardien de prison et un monsieur chenu à barbichette qui se présente: il est skipper et a été mal reçu dans le port de Malaga, ville où je lui dis habiter. L’instructeur en chef ayant fini l’annonce du programme, il présente ses assistants. Le blessé est quatrième dan, le skipper ceinture noire. Premier combat, le jeune policier martien me soulève. Je tombe de haut, sur l’oreille.
Savoie 2
En début d’après-midi, nous sommes au village d’Abondance. Il y a dix-huit ans, j’y passais pour la première fois. Parti du squat de Genève à vélo, prétendant rejoindre en une fois, par Champéry, Monthey puis le col des Mosses, la ferme familiale — une folie. Il y a deux ans, Aplo s’établissait ici pour suivre deux ans d’étude en interne après avoir été interdit de poursuite d’études à Fribourg. La même année, j’y venais à pied, par le col, afin d’éviter un contrôle de douane et rentrais en Suisse de la même façon. Aujourd’hui, c’est plus tranquille. Je me gare, je fais quelques pas avec Gala au bras, nous buvons. Mais alors nous vient l’idée saugrenue de remonter le fil du souvenir et de se rendre dans la Vallée verte, au Lac du Vallon, où nous avions l’habitude petits d’emmener skier les enfants.
-Non, non, rassuré-je Gala, c’est à vingt minutes!
Or, non seulement c’est faux (en général) mais ce jour-là, à peine atteint le village de la Vacheresse (que je confondais avec la Chèvrerie), nous trouvons la route barrée. Réflexe normal: “Il y a une déviation? Bah! Affaire de quelques kilomètres!” Pas dans la France de 2018. Vingt kilomètres. Nous voici dans une autre vallée, forcés de redescendre jusqu’au lac Léman, à la hauteur de Thonon, au milieu des hangars plastique. Trois heures de route en lacets pour voir le Vallon.