Professeur ordinaire

L’U­ni­ver­sité con­fia aux spé­cial­istes en archéolo­gie des pois­sons plats une petite chaire au pied de l’escalier.

Visa

Fin décem­bre, Olof­so me presse d’obtenir les visas pour les Etats-Unis où nous devons par­tir dans un mois avec Luv et Gala. Je dif­fère. Sim­ple opéra­tion élec­tron­ique. Lorsque nous somme par­tis dans le Col­orado, il y a huit ans, l’af­faire d’un quart d’heure. Et hier, me met­tant en devoir, je con­state que le passe­port de Gala ne passe pas. Dans les ter­mes des douanes améri­caines, il n’est pas “éli­gi­ble”. Gal appelle le con­sul de Suisse à Mala­ga. Il ne par­le aucune de nos langues nationales. Elle apelle Berne, Genève. “Il faut ren­tr­er au pays”. Les Améri­cains, “voyez avec la Suisse!”. Elle achète un bil­let d’avion, je la con­duis à l’aéro­port. On croira qu’elle a un passe­port des années 1970. Doc­u­ment issu en 2014, péri­ode de valid­ité dix ans.

Fou allemand

Chaque matin, je vais sur la plaza may­or, m’assieds sur le banc de pierre, ouvre mon ordi­na­teur. Et je me réjouis. Cela m’évite d’a­cheter au café La Fontana une Estrel­la Gali­cia mal tirée ou une Sol mex­i­caine trop chère, que nul ne boit, qui vient d’un stock dou­teux. Le réseau est de bonne portée ce qui per­met de tourn­er le dos au café. Non que je red­oute le patron. Lorsqu’il paraît, nous échangeons une sourire com­plice, mais je n’aime pas l’idée du prof­it mesquin. Aujour­d’hui, le rideau de fer est bais­sé, les chais­es en piles. Sur la ter­rasse en ser­vice, les maman bavar­dent en agi­tant du bout des doigts leurs pous­settes, les jar­diniers net­toient le plan d’eau. Dès que j’ai l’écran en face des yeux, la scène dis­paraît, le cerveau est req­uis. Or, ce matin quelque chose per­turbe le champ sonore. Lut­tant pour ne pas inter­rompre ma com­mu­ni­ca­tion, je trie les bruits con­nus, l’eau, le traf­ic de l’av­enue, les per­ro­quets, le babil des mères, les chais­es traînées sur les dalles. Un match de foot, son commentaire?Il est bien tôt. Las, je relève la tête, je cherche. C’est une voix aigue et pro­fonde qui déclame comme un ani­ma­teur de télévi­sion. Précip­itée aus­si. Je retourne à mon écran, à ma com­mu­ni­ca­tion. Ou le tente. Et j’é­choue. A l’év­i­dence, il se passe quelque chose d’anor­mal (soit dit en pas­sant, j’aimerais beau­coup savoir com­ment le corps s’y prend pour ranger tel événe­ment dans la caté­gorie de l’anor­mal). Il faut véri­fi­er. Je laisse sur le banc ordi­na­teur, télé­phone et porte­feuille (on me con­naît) et fait le tour de la place. Dans l’escalier d’ac­cès, sur la deux­ième volée de march­es, un type sans cheveux. Pan­talons et mail­lots som­bres ou sales. Bras bleus. Mai­gre. En mus­cles. Pas de cheveux car je ne saurais dire s’il est rasé ou chauve. C’est lui qui cause. Pour toute la place. Le men­ton ren­tré ou la tête lev­ée, qu’il lève par moments jusqu’au ciel, puis replie. D’un seul coup il se détend, se dresse, lève les bras, prend à témoin, hausse le ton. Il par­le en Alle­mand. Se ras­soit. Une pause. Et recom­mence. Mais cette fois le dis­cours prend des pro­por­tions effrayantes. Il ne crie pas, il vocif­ère. Il harangue. Qui? Des gens passent. Il ne les voit pas. J’e renonce à mes com­mu­ni­ca­tions, rem­balle le matériel, remonte à l’ap­parte­ment. Du salon, toutes fenêtre fer­mées, et nous sommes sous les toits et il y a dou­ble-vit­rage, j’en­tends le fou. Du bal­con qui donne sur l’av­enue et la plaza may­or, je l’aperçois à tra­vers le grand palmi­er. Tou­jours assis sur les march­es de l’escalier, il aligne des phras­es. Soudain il se met en mou­ve­ment, sur dix mètres hurle en crescen­do puis s’ar­rête, fait le geste d’ou­vrir une porte, de regarder à l’in­térieur, referme et revient à ses marches. 

Avenir

Afin de dis­tinguer entre les peu­ples capa­bles de col­la­bor­er en vue de la lib­erté et les autres, il faut savoir lesquels ont besoin d’un dieu publique; je veux dire, encore besoin. Et exclure de ce dilemme la Chine dont les reli­gions sont à machiner­ie philosophique.

Western

Dans la caté­gorie générale, le west­ern est le dernier genre de films à met­tre en scène le paysage et à dimin­uer l’homme pour mieux le grandir.

Ministère de la propagande

Des filles de dix-huit ans qui écrivent des romans d’une “incom­pa­ra­ble puis­sance” sur Hitler.

Vu

Afin de met­tre toutes les chances de son côté, le chat mar­chait le long de l’au­toroute à contresens.

Savoir-faire

Coupant net ses com­pagnes, la jeune pros­ti­tuée à qui l’on demandait “pourquoi?”:
-On ne sait faire que ça!

Monde 3

Com­ment se désin­sér­er ? La ques­tion devient urgente dès l’entre-deux-guerres quand le social­isme de gauche et de droite s’empare des groupes humains. Saint-Exupéry mar­que son dédain : « vivre dans la ter­mi­tière, non ». Si nous peinons à com­pren­dre aujourd’hui cet état lam­en­ta­ble de l’humain réduit à l’individu col­lec­tif c’est parce que le tas (la ter­mi­tière) occupe tout l’espace disponible. Le cap­i­tal­isme inclusif réus­sit là où avaient échoué les total­ités précédentes.

Monde 2

Réduire la dépen­dance élec­tron­ique. Ce qui ne veut pas dire : réduire l’électronique. Les réseaux ne sont pas abo­lis dans leur forme nou­velle, mon­di­ale et dig­i­tale, ils doivent être décon­cen­trés, ce qui exige de cha­cune des unités par­tic­i­pantes (le vivant que nous sommes, indi­vis) un effort orig­i­nal de réap­pro­pri­a­tion. L’autonomisation par les réseaux est l’espoir qui doit rem­plac­er la dépen­dance et le con­trôle actuels.